Dimanche des Rameaux et de la Passion
Commentaire de Guerric d’Igny

Guerric d’Igny
1er SERMON POUR LE DIMANCHE DES RAMEAUX
1. « Ayez en vous les sentiments qui furent dans le Christ Jésus, lui qui, étant de condition divine... »
Que le mauvais serviteur, l’esclave fugitif écoute ! Je parle de l’homme qui, étant de nature et de condition servile, et donc soumis à l’obligation du service, s’est refusé à servir et a tenté de s’emparer de la liberté et de l’égalité avec son Maître. Le Christ, qui est de condition divine, égal à Dieu non par rapine mais par nature, puisqu’il partage sa puissance, son éternité et sa substance, non seulement a pris en s’anéantissant lui-même la condition servile qui le rend semblable à l’homme, mais a encore rempli l’office de serviteur en s’humiliant lui-même et en se faisant obéissant à son Père jusqu’à la mort, et à la mort de la croix.
On pourrait trouver peu de chose qu’étant son Fils et son égal, il ait servi son Père comme un serviteur, si, mieux que cela, il n’avait encore servi son propre serviteur plus que ne fait un serviteur. L’homme, en effet, avait été créé pour servir son Créateur. Quoi de plus juste pour toi que de servir celui par qui tu as été créé et sans qui tu ne peux même pas exister ? Et quoi de plus heureux ou de plus sublime que de le servir, puisque le servir, c’est régner ? « Je ne servirai pas », a dit l’homme au Créateur. « Eh bien ! C’est moi qui te servirai », a dit le Créateur à l’homme. Mets-toi à table ; Je ferai le service, je te laverai les pieds. Repose-toi ; je prendrai sur moi tes maux, je porterai tes faiblesses. Use de moi à volonté en tous tes besoins, non seulement comme de ton esclave, mais encore comme de ta monture et de ta bourse. Si tu es fatigué ou chargé, je te porterai, toi et ta charge, afin d’être le premier à accomplir ma loi : « Portez, dit-elle, les charges les uns des autres, et ainsi vous accomplirez la loi du Christ. » Si tu as faim ou soif, et que tu te trouves n’avoir rien de mieux sous la main, ni à ta disposition aucun veau aussi gras, me voici prêt à être immolé pour que tu manges ma chair et boives mon sang. Et ne crains pas que la mort de ton serviteur ne soit au détriment de ses services : une fois que tu m’auras mangé et bu, je demeurerai tout de même à ta disposition, intact et vivant, et je te servirai comme auparavant. Si l’on t’emmène en captivité ou que l’on te vende, me voici, vends-moi et rachète-toi en donnant le prix que tu tireras de moi, ou en me donnant moi-même comme prix. J’ai, il est vrai, l’apparence d’un esclave de peu de valeur, et pourtant, même si on m’enlève de nuit et en cachette, même si je suis acheté par les prêtres juifs, tellement avares, je pourrai bien quand même être estimé h trente pièces d’argent. Avec ce prix tiré de moi, on pourra acquérir une sépulture pour les étrangers ; avec moi comme prix, la vie pour les ensevelis. Si tu es malade et que tu craignes la mort, je mourrai à ta place, pour que de mon sang tu te confectionnes un remède de vie.
2. C’est bien, bon et fidèle serviteur ! Tu as servi réellement ; tu as servi avec fidélité et vérité ; tu as servi en toute patience et longanimité. Sans tiédeur, puisque tu t’es élancé comme un géant pour courir sur la voie de l’obéissance ; sans feinte, puisque, après tant et de telles peines, tu as encore, de surcroît, donné ta vie ; sans murmure, puisque, flagellé malgré ton innocence, tu n’as pas même ouvert la bouche. Il est écrit, et c’est justice : « Le serviteur qui connaît la volonté de son maître et ne fait rien d’honorable recevra de multiples coups. »
Mais ce Serviteur-là, de grâce, qu’a-t-il fait qui ne fût honorable ? « Il a bien fait toutes choses, proclament ceux qui surveillaient ses gestes : il a fait entendre les sourds et parler les muets ! » Tout ce qu’il a fait était honorable ; alors comment tout ce qu’il a souffert a-t-il été à ce point déshonorant ? Il a présenté son dos aux fouets, et les coups qu’il a reçus ne furent ni peu nombreux ni légers. A preuve les ruisseaux de sang qui coulent de son corps par tant d’endroits.
Combien détestable l’orgueil de l’homme dédaigneux de servir ! Il ne pouvait être humilié par aucun autre exemple que celui du service, et de pareil service, donné par son Seigneur ! Ah si du moins il le pouvait ! S’il rendait grâce pour tant d’humilité et de bonté ! Mais il me semble entendre encore ce même Seigneur se plaindre, au livre d’Isaïe, de l’ingratitude de son mauvais serviteur. C’est quand il dit : « Je ne t’ai pas asservi à des oblations, je ne t’ai pas fait peiner pour un tribut d’encens. Mais tu m’as asservi par tes péchés, tu m’as fait peiner pour tes méfaits. » Et de quelle peine ? Va-t-elle jusqu’à la lassitude, la faim et la soif ? Mieux que cela : jusqu’à la sueur, et à la sueur de sang coulant à terre ; mieux que cela : jusqu’à la mort, et à la mort de la croix. Et je ne rappelle pas pour l’instant tout le détail : comment il a été frappé de soufflets, souillé de crachats, couronnés d’épines, percé de clous, transpercé d’une lance, abreuvé de fiel et de vinaigre. « Ce pressoir, dit-il, je l’ai foulé seul, et de tous les peuples il n’est personne avec moi. Vous donc qui demeurez tout le jour inoccupés, prêtez attention, et voyez s’il est une peine égale à ma peine ! »
3. Certes, mon Seigneur, tu as beaucoup peiné à me servir ! Il serait vraiment juste et équitable que dorénavant du moins tu te reposes et que ton serviteur te serve, quand même ce ne serait que parce que son tour est venu. Ô mon Seigneur, à quel prix as-tu racheté mon inutile service, toi qui n’as même pas besoin du ministère des anges ! Avec quel art plein d’amour, de douceur et de bienveillance tu as recouvré et soumis ce serviteur rebelle, en triomphant du mal par le bien, en confondant l’orgueil par l’humilité, en accablant de bienfaits l’ingrat ! Voilà, en effet, voilà comment la sagesse a triomphé de la malice, comment tu as amassé des charbons ardents sur la tête du rebelle pour l’enflammer du désir de faire pénitence. Tu as triomphé, Seigneur, tu as triomphé du rebelle ! Je tends les mains à tes liens ; j’incline ma nuque sous ton joug. Veuille seulement permettre que je te serve, souffrir que je peine pour toi ! Agrée-moi pour ton serviteur à jamais, tout inutile que je suis, si ce n’est que même en ce moment ta grâce est toujours avec moi et peine avec moi, me précédant et m’accompagnant. Elle nous précède en nous montrant tes exemples de patience et d’humilité ; qu’elle nous accompagne en nous aidant à imiter ce qu’elle nous montre !
Que nous serions heureux, mes frères, si nous écoutions à ce sujet le conseil de l’Apôtre : « Ayez en vous, dit-il, les sentiments qui, vous le savez, ont été d’abord dans le Christ Jésus. » Et quels sont-ils ? Que personne ne s’élève au-dessus de soi, mais que plutôt il s’abaisse au-dessous de soi ; que le plus grand se fasse le serviteur des autres ; si quelqu’un est offensé, qu’il soit le premier à faire réparation en général ; que chacun soit obéissant jusqu’à la mort. C’est sur de pareilles traces, frères, que nous devons accompagner le Christ en sa condition servile ; ainsi nous parviendrons à le contempler en sa condition divine, celle en laquelle il vit et règne pour tous les siècles des siècles.
Guerric d’Igny, 1er Sermon pour les Rameaux, Sources Chrétiennes, Cerf, Paris, 1973, p. 165-171