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DEUX RETABLES DE LA PASSION ET DE LA RÉSURRECTION AU MUSÉE DES ANTIQUITÉS DE ROUEN

Commentaire
La Résurrection de Seigneur

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Rembrandt. La Résurrection du Christ.vers 1635-39. Bayerische Staatsgemaldesammlungen, Munich.

1er SERMON POUR LA RÉSURRECTION DU SEIGNEUR

1. « Ils annoncèrent à Jacob : Joseph est en vie ! A cette nouvelle, son esprit se ranima et il dit : Cela me suffit, si Joseph, mon fils, est en vie ! J’irai le voir avant de mourir. »

Vous allez peut-être me dire : Bon ! Mais quel est le rapport ? Qu’y a-t-il de commun entre Joseph et la joie de ce jour, la gloire de la Résurrection du Christ ? C’est Pâques, et tu viens encore nous servir des mets de carême ? Notre âme a faim de l’Agneau pascal, après s’y être préparée par de si longs jeûnes. Si notre cœur est brûlant au-dedans de nous, c’est de Jésus ; c’est Jésus que nous désirons, même si nous ne méritons pas encore de le voir lui-même ou d’entendre parler de lui-même. C’est de Jésus, non de Joseph, que nous avons faim ; du Sauveur, et non du songeur ; du Seigneur du ciel, non de celui de l’Égypte ; non de celui qui a nourri les estomacs, mais de celui qui nourrit les âmes, pourvu qu’elles aient faim. Que ton sermon serve du moins à aviver notre faim de celui dont nous avons faim ! Nous lisons en effet : « Bienheureux ceux qui ont faim, car ils seront rassasiés. » Quand nous l’entendons dire, notre faim grandit. Car c’est aiguiser l’appétit que de vanter le menu ! Si c’est de Jésus que nous entendons parler, nos oreilles en recevront « joie et liesse » ; « nos os humiliés exulteront ». Oui, nos os ont été humiliés par l’affliction et le deuil du carême, et plus encore par la douleur de sa Passion, mais ils exulteront à l’annonce de sa Résurrection. Alors, pourquoi nous ramènes-tu ton Joseph, quand rien de ce que tu peux nous dire d’autre que Jésus n’est à notre goût ? Aujourd’hui surtout où l’on mange l’Agneau pascal, où « le Christ notre Pâque a été immolé » !

2. Mais, mes frères, c’est un œuf, ou une noix, que je vous ai servi ! Brisez la coquille, et vous trouverez de quoi manger. Décortiquez Joseph, et vous trouverez Jésus, cet agneau pascal dont vous avez faim. Il y a d’autant plus de plaisir à le manger qu’il est mieux caché, que sa recherche est plus laborieuse, sa découverte plus difficile. Vous me demandez quel est le rapport entre Joseph et le Christ, entre l’histoire que j’ai choisie et le jour où nous sommes. « Ce rapport est grand à tout point de vue. » Rappelez-vous l’histoire, et d’emblée le mystère de bonté se révèlera à vous : il suffira que vous ayez pour interprète Jésus qui, aujourd’hui encore, ressuscité, s’entretient en chemin avec ses disciples à propos de la lettre qui tue, et leur ouvre les Écritures. Lequel en effet, parmi tous les patriarches et les prophètes, exprime la figure du Sauveur avec plus de clarté et plus de netteté que Joseph ? Mais je me contenterai de résumer brièvement les faits, selon le conseil de l’Écriture : « Donne occasion au sage, et il y trouvera un accroissement de sagesse. » Rappelons-nous donc avec foi et piété l’interprétation de son nom, puis comment il surpassait tous ses frères « par sa belle prestance », combien était innocente sa conduite et prudente son intelligence ; comment, vendu par les siens, il les délivra de la mort ; comment, d’abord humilié jusqu’à être jeté dans la prison des esclaves, il fut ensuite par là exalté sur le trône royal ; enfin, comment, en récompense de sa conduite, il reçut un nom nouveau et fut appelé par les païens le sauveur du monde. Si donc nous méditons tout cela avec foi et piété, ne reconnaîtrons-nous pas immédiatement combien est vrai ce que le Seigneur a dit : « Par la main des prophètes, j’ai été représenté en figures » ?

3. Si nous en venons maintenant aux paroles tirées de cette histoire que j’ai citées en commençant, je pense qu’il y a moins lieu de les expliquer que de nous laisser porter par elles à la joie et à l’admiration, tant la résurrection du Christ a été annoncée avec évidence par la Loi et les Prophètes ! Ce récit de l’Ancien Testament énonce en effet de façon si précise les mystères de la Loi nouvelle, qu’en lisant cette prophétie, on croirait presque entendre l’Évangile, les noms seuls étant changés. Le texte dit : « Ils annoncèrent à Jacob : Joseph est en vie ! » Que puis-je comprendre d’autre ici que : « Ils annoncèrent aux apôtres : Jésus est en vie » ? Par Jacob, en effet, je ne puis entendre que le chœur des apôtres. Ce n’est pas sans raison, à mon avis ; en effet, non seulement les apôtres sont issus de Jacob, non seulement ils se sont eux aussi transformés de Jacob en Israël en passant de la lutte de la vie active au repos et à la vision de la vie contemplative, mais ils sont aussi les pères de la multitude des croyants, c’est-à-dire des vrais Israëlites, comme Jacob l’est des Israëlites selon la chair. Comme lui, ils pensaient avoir perdu leur Joseph, et ils en éprouvaient une douleur inconsolable ; quand on leur annonça qu’il était vivant, ils ne crurent que difficilement et lentement ; mais lorsqu’ils le reconnurent, ils en ressentirent une joie indicible.

« Ils annoncèrent à Jacob : Joseph est en vie ! A cette nouvelle, Jacob se réveilla comme d’un pesant sommeil, et cependant il ne pouvait croire. » Il me semble qu’on me raconte ici avec d’autres mots ce que je lis dans l’Évangile : « Celle-ci il s’agit évidemment de Marie-Madeleine s’en alla porter la nouvelle à ceux qui avaient été ses compagnons, et qui étaient dans le deuil et les larmes. Mais eux, l’entendant dire qu’il était en vie et qu’elle l’avait vu, ne la crurent pas. Après cela, il se montra à deux disciples qui étaient en chemin et qui revinrent l’annoncer aux autres ; mais on ne les crut pas non plus. » Nous lisons aussi en saint Luc : « À leur retour du tombeau, elles racontèrent tout aux onze et à tous les autres, mais leurs paroles ne leur semblèrent que pur radotage, et ils ne les crurent pas. » C’est qu’en vérité, ils s’éveillaient du pesant sommeil de la tristesse et du désespoir.

« Mais, poursuit le texte, quand Jacob vit tout ce que Joseph lui avait envoyé, son esprit se ranima et il dit : Cela me suffit, si Joseph, mon fils, est en vie ! J’irai le voir avant de mourir. » Ainsi en fut-il des apôtres : les paroles eurent peu d’influence sur eux, jusqu’à ce qu’ils aient reçu ses dons. Jésus lui-même, lorsqu’il se rendit présent devant eux, réussit à les convaincre moins en leur montrant son corps, qu’en leur insufflant le Don qu’il leur faisait.

4. Comme vous le savez, quand il vint à eux, portes closes, et se tint debout au milieu d’eux, « ils furent troublés et effrayés, croyant voir un esprit » ; mais il souffla sur eux et leur dit : « Recevez le Saint-Esprit. » Puis il leur envoya du ciel le même Esprit, mais par l’effet d’un nouveau don. Ce sont ces dons qui furent pour eux les témoignages et les preuves indubitables de sa résurrection et de son retour à la vie.

C’est l’Esprit en effet qui témoigne, d’abord dans le cœur des saints, puis par leur bouche, que « le Christ est la vérité », la vraie résurrection et la vie. C’est pourquoi les apôtres, qui étaient d’abord restés dans le doute même après avoir vu son corps vivant, « rendirent témoignage avec une grande force à sa résurrection », lorsqu’ils eurent goûté l’Esprit vivifiant. Il est donc bien plus avantageux de concevoir Jésus dans son cœur que de le voir de ses yeux ou de l’entendre parler, et l’opération du Saint-Esprit est beaucoup plus puissante sur les sens de l’homme intérieur, que l’impression des objets corporels sur ceux de l’homme extérieur. Quelle place, en effet, reste-t-il au doute, lorsque celui qui témoigne et celui qui reçoit ce témoignage ne sont qu’un seul et même esprit ? S’ils ne sont qu’un seul esprit, ils ont également un seul sentiment et un seul assentiment.

C’est vraiment alors que, comme il est écrit de Jacob, leur esprit se ranima, lui qui était déjà presque mort sous l’effet du deuil, et même enseveli sous le désespoir ! Alors, me semble-t-il, chacun d’eux se disait à part soi : « Cela me suffit, si mon Joseph vit ! Car pour moi, vivre, c’est le Christ, et mourir m’est un gain. J’irai donc en Galilée, jusqu’à la montagne indiquée par Jésus, et je le verrai et l’adorerai avant de mourir, pour ne plus jamais mourir par la suite. Quiconque en effet voit le Fils et croit en lui, a la vie éternelle, et fût-il mort, vivra. »

5. Maintenant donc, mes frères, en quoi la joie de votre cœur est-elle un témoignage de votre amour du Christ ? Pour moi, voici ce que je pense ; à vous de voir si j’ai raison : si jamais vous avez aimé Jésus, vivant, mort, puis rendu à la vie, en ce jour où, dans l’Église, les messagers de sa résurrection annoncent celle-ci et la proclament d’un commun accord et à tant de reprises, votre cœur se réjouit au-dedans de vous et dit : « On me l’a annoncé, Jésus, mon Dieu, est en vie ! Voilà qu’à cette nouvelle mon esprit se ranime, lui qui était assoupi de tristesse, languissant de tiédeur, ou prêt à succomber au découragement. En effet, le son de cet heureux message parvient même à tirer de la mort les criminels. S’il en allait autrement, il ne resterait plus qu’à désespérer et à ensevelir dans l’oubli celui que Jésus, en sortant des enfers, aurait laissé dans l’abîme. Tu seras en droit de reconnaître que ton esprit a pleinement recouvré la vie dans le Christ, s’il peut dire avec une conviction intime : « Cela me suffit, si Jésus est en vie. »

Comme cette parole exprime un attachement profond, qu’elle est digne des amis de Jésus ! Qu’elle est pure, l’affection qui parle ainsi : « Cela me suffit, si Jésus est en vie ! » S’il vit, je vis, car mon âme est suspendue à lui ; bien plus, il est ma vie, et tout ce dont j’ai besoin. Que peut-il me manquer en effet, si Jésus est en vie ? Quand bien même tout me manquerait, cela n’aurait aucune importance pour moi, pourvu que Jésus soit vivant. Si même il lui plaît que je me manque à moi-même, il me suffit qu’il vive, même si ce n’est que pour lui-même. Lorsque l’amour du Christ absorbe ainsi totalement le cœur de l’homme, de telle sorte qu’il se néglige et s’oublie lui-même et n’est plus sensible qu’à Jésus-Christ et à ce qui concerne Jésus-Christ, alors seulement la charité est parfaite en lui. Certes, à celui dont le cœur est ainsi touché, la pauvreté n’est plus à charge ; il ne ressent plus les injures, il se rit des opprobes, il ne tient plus compte de ce qui lui fait du tort, et il estime la mort comme un gain. Il ne pense même pas qu’il meurt, car il a plutôt conscience de passer de la mort à la vie ; aussi dit-il avec confiance : « J’irai le voir avant de mourir. »

6. Quant à nous, mes frères, bien que nous ne puissions nous rendre témoignage d’une telle pureté, allons pourtant, allons voir Jésus à la montagne de la Galilée céleste, au lieu qu’il nous a désigné. En avançant vers lui, notre amour grandira, et, au moins quand nous parviendrons au terme, il deviendra parfait. Lorsqu’on avance, la voie d’abord étroite et difficile s’élargit, et les faibles prennent de la force. En effet, pour que ni Jacob, ni aucun membre de sa maison ne s’excuse de faire le voyage, on envoya au pauvre vieillard, entre autres présents, les provisions et les chariots nécessaires. Nul ne pouvait donc alléguer sa pauvreté ou sa faiblesse. La chair du Christ est notre provision de voyage, et son Esprit le véhicule. Il est lui-même notre nourriture, il est « le char d’Israël et son conducteur ». A ton arrivée, tu entreras en possession de tout ce qu’il y a de meilleur, non plus en Égypte, mais au ciel ; c’est dans le lieu le meilleur du royaume que ton Joseph a pourvu à ton repos ! Il a d’abord envoyé les anges, les femmes et les apôtres comme témoins et messagers de sa résurrection et maintenant, il nous crie lui-même du haut du ciel : « Me voici, moi que vous avez pleuré comme un mort pendant ces trois jours. Je suis mort pour vous, il est vrai, mais me voici en vie, et tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Venez à moi, vous tous qui souffrez de la faim, et je vous restaurerai. Venez, les bénis de mon Père, recevoir le royaume que je vous ai préparé ! » Là où il vous appelle, qu’il daigne aussi vous conduire, en ce lieu où il vit et règne avec le Père et l’Esprit-Saint dans tous les siècles.

Guerric d’Igny, Sermons, Tome II, Sources Chrétiennes, n°202, p. 217-229. Cerf, 1973.