Discours de Monseigneur Descubes _ Réponse de Michel Ciry

Il y a un an, à l’occasion des fêtes pascales, la Cathédrale Notre-Dame de Rouen accueillait Les sept paroles de Jésus en croix de Cécile Nordegg et Jonathan Berkh.
Cette année, ce sont sept artistes que je suis particulièrement heureux de saluer ce matin, qui exposent dans cinq églises du diocèse.
Michel Ciry, relisant votre riche et multiple production artistique de peintre, de graveur et de musicien, vous écriviez récemment : « J’ai... toujours tenu à exprimer quelque chose à l’aide des dons qui me furent impartis. Et comme ces dons me sont présents de Dieu, il m’a semblé tout naturel d’en user pour clamer non seulement Son existence, mais aussi Sa gloire. » Ce pourrait être notre devise.
« Quand vint la plénitude des temps, lit-on dans la Lettre de saint Paul aux Galates, Dieu envoya son Fils, né d’une femme » (Ga 4, 4). D’invisible et d’inexprimable au point que soit interdite toute représentation à l’aide d’ « une image taillée ou fondue » (Dt 27, 15), Dieu s’est rendu visible. L’histoire de l’humanité en est éclairée d’une lumière nouvelle.
Toute création artistique donne en effet accès au mystère insondable qui enveloppe toute existence humaine et habite le monde. « L’intuition artistique authentique.... jaillit du plus profond de l’âme humaine, là où l’aspiration à donner un sens à sa vie s’accompagne de la perception fugace de la beauté et de la mystérieuse unité des choses. C’est une expérience partagée par tous les artistes... ce qu’ils réussissent à exprimer dans ce qu’ils peignent, ce qu’ils sculptent, ce qu’ils créent, (ce qu’ils disent ou ce qu’ils composent et exécutent ), n’est qu’une lueur de la splendeur qui leur a traversé l’esprit pendant quelques instants » (Jean-Paul II, Lettre aux artistes à l’occasion du Grand Jubilé).
La beauté demeure l’un des meilleurs accès à la vérité. Elle aussi est dévoilement, révélation, parce qu’elle suggère plus qu’elle ne décrit alors même que des règles lui restent indispensables. Elle ne se laisse pas réduire aux seuls calculs de l’homme. Elle se reçoit et ne devient visible que si l’artiste se donne, se livre dans son œuvre ou son interprétation.
L’histoire de l’art n’est donc pas seulement l’histoire des œuvres, elle est une histoire des hommes : une histoire placée sous le signe de la sensibilité, de l’émotion et du symbole, une histoire du dur travail que les artistes consentent pour servir la beauté et ne pas trahir ce qu’elle leur inspire de faire, et, en fin de compte, d’être.
La vision de ce qui est, de ce qui se donne à voir, ne s’impose pas ; elle se propose. La cause de la beauté ne peut être séparée de celle de la liberté, liberté du créateur, liberté de celui qui reçoit et se donne le temps d’admirer.
L’époque moderne a vu se creuser une séparation entre le monde de l’art et celui de la foi ; sans doute nous étions-nous frileusement repliés sur une expression religieuse par trop stéréotypée des valeurs qui nous font vivre.
Je me réjouis donc des initiatives de la Direction diocésaine de la Culture, de son directeur, l’abbé Bertrand Laurent, de ses collaborateurs et des artistes qui le conseillent au sein du Comité culturel diocésain.
Une humanité privée de spiritualité est mutilée. Aussi j’ose espérer, comme en témoignent les expositions de Courant d’Art que l’Évangile et les trésors de notre tradition chrétienne précieusement conservés mais sans cesse à réinventer soient toujours une source d’inspiration.
Michel Ciry, vous me permettrez, en terminant, d’appliquer à ce vœu ce que vous écrivez au sujet d’une phrase d’André Malraux, dont personne d’ailleurs ne sait plus très bien s’il l’a vraiment prononcée : « cette perspective.... est comme un gage de sagesse en des temps où sévit une démence multiforme et barbare qui autoriserait à craindre le pire au sujet de notre civilisation si la petite lampe de l’espérance n’était là pour empêcher qu’elle sombre dans les ténèbres. Et cette espérance elle ne peut venir que de Dieu. Elle est en Dieu. »
8 avril 2006
- Cathédrale Notre-Dame de Rouen
- Mgr Jean-Charles Descubes

Monseigneur,
Messieurs du clergé et des autorités civiles,
Mesdames, Messieurs et chers amis,
Voici la cinquième fois que m’est fait l’honneur de présenter de mes œuvres en un nombre plus ou moins considérable dans un haut lieu de culte, le dernier en date, avant celui-ci, ayant été Notre Dame de Bruges, il y a trois ans.
Il me semble naturel d’y prendre goût, sans pour autant pécher par vanité.
Il me paraît également dans les normes, compte tenu de l’orientation de ma production picturale, qu’elle se trouve à l’aise en des cadres aussi appropriés à son esprit.
Ne m’étant jamais posé en champion de la gratuité en art, j’ai toujours été convaincu que l’art avait une double mission à remplir, celle d’apporter de la beauté au monde, mais également celle d’offrir certaines réponses à des questions primordiales. Étant bien entendu que la peinture, s’il convient qu’elle soit pensée, ne doit jamais être littéraire. Il s’agit donc, en ne cessant d’être soucieux de résoudre au mieux les problèmes relevant strictement de la plastique, d’exprimer des sentiments qui nous fassent honneur par leur élévation. Si j’admets volontiers que ce souhaitable résultat puisse être obtenu en recourant à une vision très transposée des choses (c’est ce à quoi visent en toute loyauté créatrice les plus estimables de mes confrères parmi ceux qui optèrent pour une non-figuration à laquelle il est possible d’être expressive), ce n’est certes pas en cette voie que j’ai dirigé mes pas d’imagier de Dieu du fait de l’adoption d’un tout autre itinéraire, mais pour parvenir avec non moins d’authenticité au même but. Ce choix ayant été fait dès mes lointains débuts, ce n’est évidemment pas à l’âge très avancé qu’est le mien que je saurais modifier sans dommage mon mode d’expression, ce qui ne m’empêche pas de me considérer néanmoins comme étant un témoin de mon temps, de ce temps qui ne me plait guère, avec ses relents d’Apocalypse et le primaire mépris qu’il affiche pour des vertus ancestrales qui, à mes yeux, n’ont rien de caduques.
De toute manière, pour moi les jeux sont faits.
À la grâce de Dieu.
Michel Ciry
Avril 2006