Vous êtes ici : ACCUEIL -Dimanches et fêtes - Année C -Année liturgique -2013-04-21 : 4e dimanche de Pâques : Journée mondiale de prière pour les vocations - 4e d. de Pâques, Commentaire I C
La tapisserie de l’Apocalypse d’Angers

4ème dimanche de Pâques - Année C - Commentaire,
Journée mondiale pour les vocations

Homélie du père Michel Corbin, s.j.

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Tapisserie de l’Apocalypse, Angers. Jean reçoit le livre doux et amer à manger

Pour grandir, pour apprivoiser les sentiments qui les agitent, pour prendre confiance en eux-mêmes, les enfants ont besoin des contes et de leurs images. Ainsi de nous qui avons « reçu pouvoir de devenir enfants de Dieu » (Jn 1, 12) !

Pour croître devant notre Père des cieux, pour garder confiance aux temps de détresse, pour surmonter les jours de désert, nous avons besoin des grandes et fortes images que les Écritures associent à la Promesse qui passe toute attente. Est-ce pour l’avoir compris que l’Apôtre S. jean nous offre, dans son Apocalypse, un grand nombre de visions et laisse, après l’extrême sobriété de son Évangile et de ses Lettres, libre cours à son imagination pour que nous soit transmise la « Révélation de Jésus Christ » (1, 1) ? Dans le passage que nous avons entendu et que nous relirons le jour de la Toussaint, il dit avoir vu « une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, de toute nation, race, peuple et langue [...] qui criait d’une voix puissante : "Le salut est à notre Dieu, qui siège sur le Trône, ainsi qu’à l’Agneau !" » (vv. 9-10).

De quelle foule s’agit-il dans son esprit et comment sa vision livre-t-elle le Secret de Jésus, Fils de Dieu et de l’Homme ? Devons-nous l’identifier à la multitude des martyrs que nous représentons d’ordinaire « des palmes à la main » (v. 9), en signe de victoire sur la violence aveugle ? Les notes de nos Bibles le soutiennent mais, comme la vision en question succède à une autre vision, celle des cent quarante-quatre mille sauvés du peuple d’Israël, des douze fois douze mille qui, la nuit de l’Exode, furent marqués du sceau de Dieu, il semble plutôt que la foule innombrable figure le peuple de la Nouvelle Alliance, ouverte à tous les hommes, et que ce nouveau peuple de Dieu soit le Corps d’humanité qui a Jésus pour Tête, Jésus mort et ressuscité qui a pour nom "l’Agneau". En outre, s’il était annoncé au Messie, Fils de Dieu, d’après le Psaume : « Demande, et je te donne les nations pour héritage, pour domaine les extrémités de la terre » (Ps 2, 8), s’il était promis au Serviteur de Dieu, broyé par la souffrance, d’avoir « sa part parmi les multitudes [...] parce qu’il s’est livré lui-même à la mort [...] et qu’il a intercédé pour les criminels » (Is 53, 12), la « grande épreuve » (v. 14) d’où vient la foule est celle que Jésus a traversée pendant sa Passion, et les vêtements blancs signifient la pleine participation à la Vie de Dieu, la Donation que Jésus a faite de sa vie donnée, de son sang, pour la totalité des hommes. Bref, si tous ont été greffés sur lui au jour de leur Baptême, rendus capables de dire avec l’Apôtre Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, mais Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20), la multitude qui entoure Dieu et l’Agneau rassemble tous ceux et toutes celles que le Père à donnés à son Fils pour le glorifier.

Une question se pose alors : cette vision se porte-t-elle au-delà de l’histoire, vers l’Église du ciel, ou bien dévoile-t-elle ce qu’est déjà en vérité l’Église de la terre, affrontée à l’épreuve et au combat ?

Certains détails suggèrent qu’il s’agit de nos saints et de nos saintes : les membres de la foule sans nombre sont établis dans la louange continuelle ; ils s’enchantent toujours davantage de la Bonté de Dieu et se tiennent debout, devant lui et devant l’Agneau, en libres serviteurs qui ont accès à leur intimité.

Pour tous, les promesses de l’Ancienne Alliance paraissent remplies, et même plus. Mais d’autres détails, aussitôt après, donnent à penser que cette « bonne mesure, tassée, secouée, débordante » (Lc 6, 38) tarde à être versée dans leur cœur. Les verbes sont au futur et les promesses transmises par les prophètes simplement répétées : « Jamais plus ils ne souffriront de la faim ni de la soif ; jamais plus ils ne seront accablés par le soleil ni par aucun vent brûlant. Car l’Agneau qui se tient au milieu du Trône sera leur Pasteur et les conduira aux sources des eaux de la vie. Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux » (vv. 16-17). Bien qu’il soit fait mention de l’Agneau qui se donne lui-même en « vraie nourriture [et] vraie boisson » (Jn 6, 55), l’accomplissement des aspirations humaines au bonheur et à la sécurité semble ici différé. Est-ce donc l’Église du ciel, parvenue au terme, ou l’Église de la terre, encore en chemin ?

Puisque nous ne pouvons pas répondre d’une manière tranchée, étant renvoyés sans cesse d’un côté à l’autre, peut-être nous faut-il abandonner notre question, et cesser tout à la fois de séparer le ciel de la terre comme une rive d’une autre rive et de confondre le ciel avec la profondeur de ce qui advient sur la terre.

Les saints qui ont passé les grandes eaux de la mort se désintéressent-ils par hasard de qui espère les rejoindre ?

Inversement, ce qui est plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes diffère-t-il par hasard de ce qui vient de plus loin que nous-mêmes ? Si Jésus vient à nous depuis la plénitude qui nous attend, si les saints ne sont pas indifférents à nos souffrances, il apparaît si impossible de séparer ou de confondre terme et chemin, que nous devons plutôt admirer une communion qui embrasse le ciel et la terre, accepter que l’attente soit une certaine manière d’appartenir à l’Ultime qui la comblera à déborder.

Si, déjà, les veilles de fêtes, notre esprit peut y prendre part en savourant d’avance la joie qui s’y donnera, combien plus en est-il pour cette Fête au-delà de toute fête qu’est la Rencontre du Dieu Vivant ! En laissant donc chanter dans le palais de nos mémoires, la vision de Jean, en la recevant comme un tremplin menant au-delà de l’horizon, nous appartenons déjà à cet "au-delà" qui n’est pas localisable. En nous enchantant, tels des enfants, que Dieu ait pour nous si grand dessein qu’il veuille nous partager l’excès de son Bien, nous vivons déjà en sa Présence et en celle de Jésus.

Que l’Esprit, leur Esprit, veuille nous apprendre quelle merveille des merveilles ce fut, le jour de Pâques, de donner pleine vérité aux images qui sont les nôtres et, par là, de nous porter vers un Secret d’autant plus désirable qu’il est celui de notre Source !

Source : Michel Corbin, s.j. « L’entre-temps, Homéliaire pour l’année liturgique C »
4ème dimanche de Pâques. 10 mai 1992 ; Églises La Trinité de La-Selle-sur-le-Bied et Saint-Jean-Baptiste du Bignon-Mirabeau.
Cerf. 1994.