Commentaire de Dom Augustin Guillerand, Chartreux

Dom Augustin Guillerand - Lecture de l’Évangile selon Saint Jean
Maintenant, le Fils de l’homme a été glorifié (13, 31).
Judas parti en effet, Jésus transporte immédiatement les siens en pleine clarté. « Quand il fut sorti, Jésus dit : Maintenant le Fils de l’homme entre en pleine gloire et Dieu trouve sa gloire en lui ».
Jésus a toujours associé sa glorification à sa Passion. Pour lui les deux ne font qu’un. Mais à cette heure où on peut dire que la Passion est commencée, il ne cesse d’affirmer et de faire ressortir le lien qui les unit.
Parce que Judas est allé le livrer, il se voit déjà sur la croix, plus haut que la terre, attirant les regards et les cœurs, montrant au monde l’amour qu’il a pour son Père et qui précisément est sa gloire, montrant dans cet amour qu’il a pour son Père l’amour que son Père a pour lui et qui est la gloire du Père. Il se voit déjà rentré avec son Humanité Sainte dans ce sein de gloire. A ce spectacle dont la vue ne le quitte pas, mais qui de promesse et d’espérance va devenir et déjà devient réalité, tout son être se soulève et vibre et chante. Sa parole s’en ressent ; elle se rythme au mouvement de son âme ; elle s’envole à des hauteurs où on a d’abord peine à la suivre ; elle se fait modulée et harmonieuse ; elle prend des allures éternelles, indépendantes du temps et des êtres qu’il mesure. Les hommes qui l’entourent disparaissent à ses yeux : « Maintenant le voilà glorifié le Fils de l’homme, et Dieu trouve en lui sa gloire. Et Dieu qui trouve en lui sa gloire le glorifiera à son tour en lui-même ; et c’est sans tarder qu’il le glorifiera ».
Mais les apôtres sont là, étourdis malgré leur habitude du Maître de cette succession d’actes et de paroles : le lavement des pieds, l’annonce de la trahison par l’un d’eux, et ces perspectives soudaines de la plus haute gloire liées à l’épreuve et à l’abaissement.
Mes petits enfants... (13,33).
Il revient à eux pour poursuivre, à travers ces alternatives, leur éducation qui est son but immédiat.
« Mes petits enfants, il ne me reste que peu de temps à être avec vous ; vous me chercherez, et comme j’ai dit aux Juifs : Où je vais vous ne pouvez pas venir, à vous aussi je le dis maintenant ».
La voix se fait tendre, littéralement maternelle. Il n’avait pas encore employé ces termes « mes enfants » que nous lisons, hélas ! Comme tout l’Évangile, sans nous mettre en face de Celui qui les prononce, et sans entendre la sonorité du cœur infini qui les vit en les prononçant.
Jean, qui nous les rapporte, suivait les battements de ce cœur ; il suivait surtout le mouvement de l’âme qui s’y livrait toute, et qui, des hauteurs glorieuses où elle venait de s’épanouir, redescendait au groupe éploré qu’il devait y conduire.
Il les met en face de la réalité. La réalité est double, et c’est ce qui fait la grandeur de cette scène : d’un côté le Fils de Dieu qui rentre dans la gloire de son Père, qui s’achève, se consomme, atteint toute sa taille, toute sa destinée et toute sa joie ; de l’autre une épreuve où les uns le renient, un autre le trahit, où il doit quitter les siens, où il doit connaître toutes les douleurs de l’enfantement.
Pour lui tout cela ne fait qu’un ; la peine et la joie, l’humiliation et la gloire, la séparation et la réunion s’appellent et s’ordonnent. Mais ceux qui l’écoutent n’ont pas encore l’esprit qui découvre ses vastes plans. Il les prépare à le recevoir ; il dépose en leurs âmes les matériaux qu’il édifiera en les éclairant. En attendant, sans lumière et sans force, ils ont besoin d’être soutenus ; ils sont les tout-petits que la maman doit rassurer, consoler, porter aux passages difficiles.
Il annonce d’abord la séparation : « Dans peu de temps je ne serai plus avec vous... où je vais vous ne pouvez venir ».
Il faut vivre cette scène. Il s’est formé peu à peu entre Jésus et ceux qu’il appelle « mes petits enfants » une intimité que le récit évangélique laisse à dessein dans l’ombre, mais qui devait être extrême. Notre-Seigneur était vraiment devenu tout pour les apôtres. Il était le Maître qui éclaire l’intelligence, il était le Messie-Rédempteur qui relève les âmes tombées, il était le Tout-Puissant qui dispose des choses, il était le fondateur d’un royaume où ils auraient les premières places, il était le protecteur, le soutien, le guide avec lequel on se sentait dans la bonne voie et en toute sécurité, il était le Père et l’Ami, il donnait satisfaction à tous les rêves ; il était tout cela, d’une façon unique, supérieure à tout ce qu’ils auraient pu désirer et à tout ce que je puis dire ; il était tout cela, et plus que cela. Puis-je dire : « On devine l’impression ressentie par ces pauvres Galiléens quand il leur annonce qu’il va les quitter et les laisser seuls » ?
Pour eux néanmoins la séparation n’est pas définitive : « Où je vais vous ne pouvez pas venir en ce moment ». Il laisse entrevoir la réunion ; il fait briller la lumière dans les ténèbres. Les Juifs auxquels il a parlé dans les mêmes termes n’ont pas entendu ce petit mot d’espérance ils n’aiment pas la Lumière ; ils ne désirent pas l’accueillir ils ne souffriront pas de sa disparition ; ils n’appelleront pas son retour.
Il en va tout autrement des apôtres ; la Lumière est devenue leur vie ; la pensée de la perdre les brise... Mais elle ne les quitte que pour purifier leurs âmes et se donner en tout son éclat.
Je vous donne un commandement nouveau (13, 34).
En attendant il les prépare. Il éclaire leur intelligence ; il y dépose la vérité qui y brillera quand il reviendra l’illuminer. Il leur indique la condition de son retour, de leur union définitive avec lui. Il est l’Amour ; on le connaît en aimant ; la lumière qui le manifeste est la lumière de l’Amour : « Je vous donne un commandement nouveau, c’est la mutuelle charité, c’est l’amour dont je vous ai aimés et dont il faut que vous vous aimiez les uns les autres. A ce signe tous connaîtront que vous êtes mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres ».
Dieu est amour ; c’est son Esprit. La Passion glorifiera Jésus et glorifiera en lui le Père parce qu’elle sera la démonstration irrésistible de cet Esprit. Il souffrira « afin, dit-il, que le monde connaisse que j’aime le Père » (Jn 14, 31).
La démonstration se fait dans la charité fraternelle qui rend visible cet Esprit invisible, qui le manifeste aux hommes, leur ouvre les portes du grand mystère et leur révèle la charité qui y règne.
La charité fraternelle reproduit ici-bas la charité de là-haut ; elle est le trait caractéristique de la physionomie divine ; elle l’exprime, elle est le mouvement de la Parole de Dieu qui, entendue par une âme, refait en cette âme et par cette âme ce que fait le Verbe au sein du Père et ce qu’il est venu faire parmi nous. Elle est le trait caractéristique du Verbe incarné... et de tous ceux auxquels il se communique.
C’est là qu’on trouve Jésus, dans ce mouvement qui est son Esprit. Il veut que ses apôtres l’y rejoignent, mais pas immédiatement : « Où je vais vous ne pouvez venir présentement. Vous chercherez à le faire, mais sans succès. Le moteur n’est pas en vous ; vous le ferez plus tard quand il sera venu ».
La séparation prépare cette union ; elle en est le chemin. Jésus rentre dans son Père par la Passion pour manifester cet Esprit et leur communiquer ce moteur. Sa mort le montre ; la Pentecôte le donnera. A ce moment ils comprendront la mort, et les paroles qui dès maintenant l’expliquent. Ils comprendront parce qu’ils auront l’Esprit de lumière ; ils feront ce que fait Jésus, parce qu’ils auront l’Esprit qui vit ce qu’on voit.
Le commandement nouveau du Maître est très ancien. Saint Jean le note et l’explique dans son Épître. Il rappelle l’ordre essentiel qui régit la création entière et que le Créateur a inscrit au plus profond du cœur humain.
La gloire de Dieu, c’est ce même don de soi dont Jésus trouve en son Père le principe et le modèle. L’homme fidèle le connaissait dans son âme en grâce qui le reproduisait ; l’homme pécheur avait cessé d’être cette image et de la montrer au monde... et son refus avait arrêté au seuil de son âme le divin rayon. Dieu n’était plus pour lui Celui qui se donne à tous et en tout ; il n’était plus que l’Être qui est ; le mouvement d’amour qui circulait dans tous les êtres issus de lui n’était plus connu et chanté. La Passion commencée allait le reprendre pour le faire connaître de nouveau et provoquer la louange consciente de l’homme éclairé. Dans ceux qui seraient animés de ce mouvement par la communication de l’Esprit de Jésus, dans ceux qui se donneraient comme il se donne, on le verrait, lui, nouveau chef de l’humanité relevée, et en lui Dieu, Principe premier, mais méconnu, de tout don de soi.
Source :
Dom Augustin Guillerand, Chartreux.
MAÎTRE, OÙ DEMEUREZ-VOUS ? Lecture de l’Évangile selon Saint Jean. p. 234-239.
Correrie de la Grande Chartreuse, 1997.