Vous êtes ici : ACCUEIL -Dimanches et fêtes - Année C -Année liturgique -2012-08-12 : 19e dimanche du temps ordinaire - Commentaire C -

Année C
19ème dimanche du temps ordinaire

Commentaire du Père Michel Corbin s.j.

« La foi est la garantie des biens que l’on espère, la preuve des réalités qu’on ne voit pas. C’est elle qui a valu aux Anciens un bon témoignage. Par la foi, nous reconnaissons que les mondes ont été formés par une parole de Dieu, de sorte que ce que l’on voit provient de ce qui n’est pas apparent. » Hébreux 11, 1-3 27.

Beaucoup disent, autour de nous, qu’ils n’ont pas la foi. Ils ajoutent qu’ils voudraient croire, mais que ce don leur est refusé. Nous-mêmes, aux jours d’angoisse, nous connaissons le doute et, ces jours-là, nous nous demandons si nous avons toujours la foi. Or toutes ces paroles, toutes ces réactions, sont à soupçonner de fausseté, parce qu’elles véhiculent certaine idée de la foi, et de sa possession, que la Lettre aux Hébreux conteste, lorsqu’elle écrit : « La foi est la garantie des biens que l’on espère et la preuve des réalités qu’on ne voit pas » (v. 1). C’est bien définir la foi, mais pas dans les termes familiers de l’ancien catéchisme. Celui-ci parlait, souvenons-nous, en faisant référence à l’univers de la science et de la raison occidentales. Croire, expliquait-il, n’est pas autre chose que donner son assentiment à des vérités que la raison humaine ne peut démontrer ni la science vérifier : que Dieu, par exemple, soit une unique nature en trois personnes distinctes, que l’âme raisonnable soit immortelle, que les sacrements de l’Église procurent la grâce, etc. L’auteur de la Lettre ne lorgne pas ainsi du côté des possibilités ou des impossibilités rationnelles de l’homme. Il ne situe pas la foi dans les interstices de la raison, comme une chose irrationnelle ou suprarationnelle, mais parle plus radicalement, au niveau du désir profond de l’homme, que Jésus seul peut éveiller ou réveiller.

Approfondissons, si possible, la définition qu’il nous donne de la foi. Si la foi a partie liée avec l’espérance, si l’espérance désire nécessairement des biens, des réalités qui demeurent invisibles, de quels biens s’agit-il quand leur désir ne se déploie pas à la surface changeante du cœur, mais à plus intime que lui-même ? À nouveau, l’auteur sacré ne répond pas en termes abstraits, sur le seul plan de la raison raisonnante, mais de manière concrète, avec des exemples, des figures et, plus spécialement, l’histoire d’Abraham, père des croyants. Celui-ci, est-il rappelé, a désiré une terre, un fils et la résurrection. Une terre, puisqu’il « obéit à l’appel de partir vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et partit ne sachant où il allait » (v. 8) ; un fils puisque Sara, sa femme, « reçut la vertu de concevoir en dépit de son âge avancé, estimant fidèle celui qui avait promis » (v. 11) ; la résurrection puisqu’il n’hésita pas à offrir son fils, pensant que « Dieu est capable même de ressusciter les morts » (v. 19). Ces trois biens la terre, le fils et la résurrection , le patriarche les possédait d’autant moins qu’ils dépassaient tous trois ce qu’il pouvait imaginer. Cependant, il en avait la garantie du fait que Dieu les lui promettait et que lui-même tenait la parole de Dieu pour une preuve plus solide et plus certaine que toute autre preuve. Croyant, Abraham osait désirer plus qu’il ne voyait ; s’appuyant sur une promesse qui touchait la profondeur de son cœur, il acceptait que se creusât en lui une attente que Dieu seul pouvait combler, au-delà d’elle-même. Sa foi était ce désir même, ouvert par la Parole de l’Autre, plus vaste que toutes choses visibles, sans autre limite que l’absence de limite pour la puissance de Dieu. Car il lui avait été dit sous le chêne de Mambré : « Y a-t-il rien de trop merveilleux pour l’Éternel Dieu ? » (Gn 18, 14) et sa réponse avait été l’audace d’espérer ce dont la nouveauté passe toute mesure.

Qu’une telle foi se soit ainsi portée vers la résurrection de Jésus, nous en avons la preuve dans la parole que Jésus a dite aux juifs qui l’accusaient de blasphème : « Abraham, votre père exulta à la pensée qu’il verrait mon jour. Il l’a vu et fut dans la joie » (Jn 8, 56). Qu’elle soit encore, pour le patriarche, l’œuvre même de sa création, nous en avons l’attestation dans la réponse que Jésus a faite aux juifs après la multiplication des pains : « L’oeuvre de Dieu, c’est que vous croyiez à Celui qu’Il a envoyé » Un 6, 29). L’œuvre de la création divine consistant donc à faire éclore le désir de ce qui passe tout désir, le désir qui se porte vers Jésus, la foi se trouve du même coup traversée par un paradoxe, celui qu’énonce tranquillement la Lettre. Désir d’une issue qui déborde tout possible, elle en est la possession, possession de ce qui ne peut jamais être possédé et vision de l’invisible, substance de ce qui n’apparaît pas et saisie de l’insaisissable, conjonction même de l’homme avec Dieu et rayonnement de Dieu en l’homme. Ici, derechef, doit être abandonnée certaine image que nous avons reçue, et qui fait de la foi une dimension passagère, appelée à disparaître après la mort, devant la claire vision de Dieu. Car, laissant supposer qu’il pourrait y avoir possession sans impossibilité conjointe d’étreindre, une telle présentation manque la nouveauté de la Résurrection et, laissant croire que le mystère de Dieu serait d’immobilité ou d’absence de désir, elle se méprend sur le Secret plus que divin révélé le jour de Pâques. Tout au contraire, la vision de Dieu sera l’épanouissement de la foi, l’accomplissement du désir en son exode incessant vers des biens de plus en plus grands, et ce pour la simple raison que la Vie même de Dieu est Désir, Désir de l’autre qui ne peut jamais être comblé mais s’accroît éternellement de sa propre flamme. Surabondance d’une Source égale à elle-même dans son jaillissement, épanchement gracieux de soi, le Désir divin se donne et, se donnant toujours plus, nous donne de posséder quand nous désirons ce qui nous permet de désirer. Et Dieu ne nous refuse rien puisque, se donnant lui même, il ne peut nous donner plus que le désir qui nous fait « à son image et à sa ressemblance » (Gn 1, 26). Que la foi soit ce désir même, nous l’avons quelque peu reconnu. Or quiconque la demande est d’autant plus sûr d’être exaucé que Jésus a dit : « Demandez, vous recevrez ; frappez, on vous ouvrira » (Lc 11, 9).

Églises Saint Laurent des Vigneaux et Saint Claude de La Bâtie desVigneaux ; 9 août 1992.
Michel CORBIN s.j. : L’entre-temps 3, Homéliaire pour l’année liturgique C, p. 256-259. Cerf, 1994