Commentaire - Homélie du père Michel Corbin, s.j.
Il advint, comme Jésus faisait route vers Jérusalem, qu’il passa aux confins de la Samarie et de la Galilée. À son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre et S’arrêtèrent à distance ; ils élevèrent la voix et dirent : "Jésus, maître, aie pitié de nous." A cette vue, il leur dit : "Allez vous montrer aux prêtres." Et il advint, comme ils y allaient, qu’ils furent purifiés. L’un d’entre eux, voyant qu’il avait été purifié, revint sur ses pas en glorifiant Dieu à haute voix et tomba sur la face aux pieds de Jésus, en lui rendant grâce. Prenant la parole, Jésus dit : "Est-ce que les dix n’ont pas été purifiés ? Les neuf autres, où sont-ils ? Il ne s’est trouvé, pour revenir rendre gloire à Dieu, que cet étranger !" Et il lui dit : "Relève-toi, va ; ta foi t’a sauvé." » Luc 17, 11-19.
Toute page d’Évangile est à lire au présent, à recevoir comme le présent d’un miroir où paraissent, intimement liées, une posture à prendre devant Dieu et une promesse de biens qui « surpassent toute intelligence » (Ph 4, 7). Mais comment appliquer cette règle au récit lucanien de la guérison de dix lépreux ? Comment percevoir sous l’histoire passée un enseignement savoureux pour l’aujourd’hui que Dieu nous donne ?
Cet enseignement tient-il dans l’identification symbolique de la lèpre au péché, dans l’annonce que, telle cette maladie incurable, « nos fautes sont plus fortes que nous » (Ps 64, 4), mais que plus fortes que le plus fort, toujours plus grandes, sont la tendresse et la miséricorde de notre Sauveur ? Bien sûr, mais cette surabondance du pardon, nous la connaissons depuis la guérison d’un lépreux dans une ville de Galilée : « Je le veux, lui a dit Jésus, sois purifié » (5, 13). Notre récit contient donc quelque chose de plus. Est-ce la mention du chemin d’« exode » (9, 31) que le Seigneur trace « vers Jérusalem » (v. 11), l’insistance sur la proximité de son mystère de mort et de résurrection ? Bien sûr, mais ce rayonnement de Pâques sur tout ce qui le précède, cette diffraction de la Lumière indicible sur les facettes d’un cristal, nous l’avons appris de la bouche de Jésus, quand il s’est dit à la synagogue de Nazara Serviteur promis par Dieu pour « délivrer les captifs » (4, 18). Nous n’avons pas encore ce que nous cherchons. Est-ce alors le nombre des malades qui implorent compassion car, dix hommes suffisant en Israël pour former l’assemblée de prière, le chiffre 10 figure l’universel ? Bien sûr, mais cette ampleur sans limite ni mesure de l’œuvre de Jésus, nous l’avons découverte à Capharnaüm, quand il a parcouru tout l’espace, de la maison de Pierre à la porte de la ville, et franchi tous les temps, du matin jusqu’au soir. Nous avons encore manqué l’essentiel. Tient-il cette fois dans la division du groupe des dix, neuf s’en allant chez eux et un seul, « un Samaritain » (v. 16), revenant vers Jésus ? Certainement puisque ce détail n’apparaît qu’ici, mais quel en est le sens et comment correspond-il à notre attente ?
Interrogeons à nouveau : la différence de "neuf" et de "un" joue-t-elle entre l’absence et la présence de la foi ? Nous pourrions le penser en écoutant la parole reçue par le dixième lépreux : « Relève-toi, va ; ta foi t’a sauvé »(v. 19). Mais les neuf autres ont interpellé Jésus de la même façon que lui. Tous l’ont prié en disant : « Jésus, maître, aie pitié de nous » (v. 13) ; tous l’ont appelé maître, comme les disciples ; tous ont obéi à son commandement d’aller « se montrer aux prêtres » (v. 14) ; tous se sont fiés à sa parole puisqu’un lépreux ne pouvait jamais voir le prêtre que pour montrer sa guérison. En outre, exception faite des démoniaques dont la volonté était liée à la racine, il n’y a jamais de miracle sans foi, et tout miracle a la propriété de supposer et d’établir la foi. Mais peut-être existe-t-il des degrés, des étapes, dans la foi ? Peut-être faut-il rappeler cette femme, hémorroïsse, qui a d’abord « touché la frange du manteau de Jésus » (8, 44) puis, une fois guérie, lui a tout raconté ? Son premier geste n’était-il pas empreint de magie ? N’a-t-elle pas cheminé vers la parole pour recevoir la même consolation que le lépreux : « Ta foi t’a sauvée ; va en paix » (8, 48) ? Un tel rapprochement est légitime. Il nous apprend que la foi est semblable à une plante en croissance, que Jésus nous prend toujours là où nous sommes, avec nos blessures, nos puérilités, nos sottises, et qu’il manque sans doute quelque chose aux neuf premiers lépreux pour que leur foi soit pleine. Cette chose est-elle signalée dans l’exclamation qui monte du cœur de Jésus : « Est-ce que les dix n’ont pas été purifiés ? Les neuf autres, où sont-ils ? Il ne s’est trouvé que cet étranger pour revenir glorifier Dieu ! » (vv. 17-18) ? Nous y voilà : seul le Samaritain est parvenu à la plénitude de la foi parce qu’il a dit sa gratitude. Les neuf autres, eux, sont restés semblables à ces enfants qui se figurent que tout leur est dû, et qu’il suffit de pleurer, de crier, pour être entendus. Tout "merci" leur écorche la bouche. Mais pourquoi et comment la gratitude est-elle essentielle à la foi ?
Pour l’apprendre, relisons ce qui est écrit du dernier miraculé : « L’un d’eux, voyant qu’il avait été purifié, revint sur ses pas en glorifiant Dieu à haute voix et tomba sur la face aux pieds de Jésus, en lui rendant grâce » (v. 16). Cet homme, à l’évidence, fait plus que la foule de Capharnaüm qui, « saisie de stupeur, glorifiait Dieu » (5, 26), et plus que les gens de Naïm qui s’écriaient : « Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple » (7, 16). Il conjoint la gloire due à Dieu et la grâce rendue à Jésus. Se prosternant "aux pieds de Jésus", il se tient devant lui comme on se tient devant Dieu. Associant Dieu et Jésus, il accède à la foi même de Pierre, qui répondait au Seigneur près de Césarée : « Tu es le Christ de Dieu » (9, 22). Ne séparant pas le Secret de Jésus et celui de Dieu, ne s’arrêtant pas au cadeau reçu mais en usant comme d’un tremplin et s’élevant plus haut, il reconnaît son Bienfaiteur, le Donateur plus grand que tous les dons où il se montre Donateur.
Telle est sa gratitude. Elle est aussi libre que joyeuse, mais peut-elle différer de sa purification antérieure ? Si sa lèpre est le symbole du péché universel, ne peut-on évoquer, dans son cas, le réquisitoire de S. Paul contre l’humanité pécheresse ? « En Adam » (Rm 5, 14), l’homme s’est aveuglé aux signes de Dieu. « Ayant connu Dieu [à ses avances], il ne Lui a rendu comme à Dieu ni grâce ni gloire » (Rm 1, 21). Confondant le vrai Dieu et l’idole, il a cherché une imaginaire et infantile toute-puissance ; voulant mettre la main sur sa Source, il s’est enfermé dans une bulle de suffisance superbe ; se refusant au "merci", il a sombré dans la perversion du cœur et de l’intelligence. Ainsi, le péché de chacun et de tous étant dénoncé comme une incurvation sur soi, comme une brisure de la louange que toutes créatures doivent à leur Source, hors et au-delà d’elles-mêmes, il revient au même, pour le lépreux, d’être purifié par la foi en Jésus et rendu capable de chanter la Bonté du Père. S’il revient au même d’accéder à la foi et d’entrer dans la louange, Jésus apparaît alors comme le Seul qui puisse restaurer en l’homme la foi et la louange, non par besoin puisqu’il n’a posé aucune condition aux dix lépreux et qu’il s’est même effacé devant les prêtres, mais parce qu’il désire « d’un grand désir » (22, 15) que tous ses frères découvrent avec émerveillement ce Père qu’il nomme « seul vrai Dieu » (Jn 17, 3) et dit « plus grand que [lui] » (Jn 14, 28). Bref, parce qu’il ne retient rien à son profit, et n’arrête pas sur lui le "merci" de l’homme, mais le retourne à son Père, Jésus n’enchaîne pas avec les dons qu’il fait, mais libère. Ses dons ouvrent à plus, à ce Donateur qui est toujours plus grand parce qu’il ne cesse de donner davantage et, donnant gracieusement, de se promettre davantage encore.
Tel est l’enseignement savoureux que notre page d’Évangile dispense plus clairement que d’autres. Quand notre péché est pardonné, nous accédons à la louange de celui qui nous recrée plus admirablement qu’il ne nous a créés ; quand notre lèpre est purifiée, nous faisons nôtre ce que disent les Psaumes de la louange. S’il est écrit en effet : « Je veux dire la louange du Seigneur [...] maintenant, toujours et à jamais » (Ps 144, 21), c’est signe que la louange est éternelle ; s’il est ajouté : « Sans relâche espérant, j’ajouterai à ta louange » (Ps 70, 13), c’est preuve que la louange ne se maintient qu’à se désirer toujours plus vive. Qu’advienne en chacun de nous, par la grâce de l’Esprit qui sanctifie le pain et le vin de notre eucharistie, cette immuable nouveauté !
Églises La Trinité de La Selle-sur-le-Bied et Saint-Jean-Baptiste du Bignon-Mirabeau ; 11 octobre 1992.
Michel Corbin, s.j. , L’entre-temps, Homéliaire pour l’année liturgique C, Paris, Cerf, 1994.