ICONOGRAPHIE I
Michel Quenot - Les Icônes des grandes fêtes
Baptême de Jésus ou Théophanie
« Dans le Jourdain
lorsque, Seigneur, tu fus baptisé,
à l’univers fut révélée
la sainte Trinité ;
en sa faveur se fit entendre la voix du Père
te désignant
comme son Fils bien-aimé ;
et l’Esprit
sous forme de colombe
confirma
la vérité du témoignage.
Christ notre Dieu
qui t’es manifesté,
illuminateur du monde,
gloire à toi. »
(Tropaire, t. 1)
Baptême de Jésus
Théophanie : manifestation de Dieu au monde (6 janvier)
Icône, XVe siècle, chapelle Saint-Thècle, Patriarcat grec, Jérusalem.
Face visible du Dieu invisible que les hommes ont voulu voir depuis des siècles, le Christ se manifeste publiquement au monde. Né dans l’indifférence en adoptant la forme d’un nouveau-né, Celui dont Jean-Baptiste se déclare indigne « de dénouer la courroie de sandale » (Jn 1, 27) se tient dépouillé et transparent devant nous, les mains étendues pour nous accueillir. Il s’abaisse au moment même où est révélée sa majesté. À la fois Fils de la Vierge et Dieu d’avant les siècles, il assume pleinement la condition humaine en se soumettant au baptême de Jean qui admoneste les foules : « Repentez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche » (Mt 3, 2), voici en effet « l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29) et qui va baptiser les hommes « dans l’Esprit Saint et le feu » (Mt 3, 11).
« Sur les bords du Jourdain te voyant venir jusqu’à lui, le Précurseur te disait, ô Christ notre Dieu : "Est-ce vers ton serviteur que tu viens, toi qui es sans tache, Seigneur ? Au Nom de qui vais-je te baptiser ? Du Père ? Mais tu le portes en toi ! Du Fils, mais tu l’es, dans la chair ! De l’Esprit Saint ? Mais ta bouche l’insuffle aux fidèles ! Dieu qui te manifestes, aie pitié de nous". »75
L’évangéliste Luc écrit que « la Loi et les prophètes vont jusqu’à Jean » (Lc 16, 16) car le Christ accomplit par son baptême l’Ancien Testament et inaugure le Nouveau. Il met ainsi fin au baptême de Jean et à la Loi.
La demi-sphère au sommet de l’icône symbolise le ciel. Le rayon de lumière signifie la descente, sous forme de colombe, de l’Esprit Saint qui rend témoignage à son égal, Un de la sainte Trinité.
« C’est un serviteur qui baptise le Rédempteur et par sa présence l’Esprit Lui rend témoignage ; ce que voyant, les armées angéliques frémissent d’effroi ; du ciel le Père fait entendre sa voix : ‘Celui sur qui le Précurseur impose la main, c’est mon Fils bien-aimé, en Lui je me complais !’ »76
Le Père et l’Esprit témoignent du Fils, confirment sa divinité. Le monde ne saurait désormais ignorer que Celui qui se tient en serviteur dans les flots du Jourdain est la Source, le Créateur de l’univers venu dans le monde pour illuminer les ténèbres de sa clarté et libérer les enchaînés. Et l’intervention simultanée du Père et de l’Esprit Saint en faveur du Fils constitue une révélation de la sainte Trinité. Car « Lumière est le Père, Lumière est le Fils, Lumière est le Saint-Esprit » : théophanie qui confère à cette fête sa dimension lumineuse.
« Voyant notre Lumière, Celui qui éclaire tout homme, s’approcher de lui pour être baptisé, le Précurseur se réjouit en son âme tandis que tremble sa main ; il le montre et dit aux peuples : "Voici le Rédempteur d’Israël, Celui qui nous libère de la corruption." [...]
Il incline la tête, Celui qui fit pencher les cieux, le limon de la terre crie à Celui qui l’a façonné : "Pourquoi m’imposer ce qui est trop haut pour moi ? C’est moi qui de ton baptême ai besoin." »77

Comment ne pas être frappé par la sobriété de la scène ! Jean-Baptiste pose une main sur la tête de son Maître et de l’autre montre l’Esprit Saint symbolisé par la colombe. Comme celui de l’ange qui lui fait face, son regard contemple la sainte Trinité alors que les deux autres anges « frémissent d’effroi » à la vue du Dieu incarné immergé dans les flots qu’il vivifie par sa présence. Le premier ange cache ses mains sous son propre vêtement, en signe de respect, selon une tradition héritée de Byzance.
« Les eaux te virent et prirent peur ; le Précurseur, saisi d’effroi, s’écria : "Est-ce au chandelier d’illuminer la Clarté ?" »78
Par sa descente dans l’eau, principe et source de la vie, le Christ restaure les fondements de la création. Le seul sans péché, il n’a pas besoin de purification mais, devenu librement l’un d’entre nous, il nous offre en Lui-même le renouveau. Il « ôte la souillure des humains en se purifiant dans le Jourdain pour ceux dont il a pris la ressemblance tout en restant ce qu’il était »79. Par Lui, le baptême d’eau devient baptême de l’Esprit. En Lui, nous pouvons désormais recevoir « l’Esprit de sagesse, l’Esprit d’intelligence, l’Esprit de crainte de Dieu »110.

Qui sont les deux hommes nus, un vase renversé à la main, gisant sur le lit du fleuve ? Ce sont les divinités mythologiques et les forces négatives exorcisées par le baptême. Dans une convergence avec sa descente aux Enfers, le Christ écrase par sa descente dans les flots la tête des démons qui s’y cachaient et, quand il remonte des eaux, avec Lui c’est le monde qu’il fait sortir ; il voit s’ouvrir les cieux que jadis Adam ferma pour Lui et ses descendants »81.
« Par ta corporelle manifestation la terre est sanctifiée, les eaux sont bénies, le ciel s’illumine et le genre humain est délivré de l’amère servitude de l’ennemi. »82
« Comme dit le prophète, une grande lumière a brillé, c’est le Christ ; ceux qui étaient dans les ténèbres ont vu l’éblouissante clarté jaillissant de Bethléem, ou plutôt le Seigneur né de la Vierge Marie, le Soleil de justice, rayonner sur tout l’univers. Fils d’Adam, venez tous ; pour réchauffer notre nudité, revêtons-le, puisque, pour couvrir ce qui était nu et briller sur les coeurs enténébrés, il est venu et s’est manifesté, Lumière inaccessible. »83
Derrière Jean-Baptiste, un arbuste avec une hache contre le tronc rappelle sa parole : « Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu. » (Mt 3, 10) Car dit l’apôtre Paul : « Vous tous en effet, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ » (Ga 3, 27) et, le revêtir, c’est demeurer dans sa parole et le suivre.
« Verbe éternel, celui qu’avec toi tu plonges dans les flots, tu le renouvelles, car l’erreur l’a corrompu. »84
« Représentant par le symbole de la triple immersion dans l’eau la divine descente dans la mort, par le baptême nous sommes ensevelis avec le Christ pour communier à sa résurrection le troisième jour et Lui crier : tu es béni. »85
« En ce jour de l’épiphanie l’univers a vu ta gloire, car, Seigneur, tu t’es manifesté et sur nous resplendit ta lumière ; c’est pourquoi en pleine connaissance nous te chantons : tu es venu et t’es manifesté, Lumière inaccessible. »86
Si cette fête constitue une épiphanie, c’est-à-dire une manifestation du Christ au monde, elle est avant tout une théophanie manifestation de la sainte Trinité. Si la création entière fut régénérée par la descente du Christ dans les eaux du Jourdain, nous nous joignons à Lui et communions à sa mort-résurrection par le baptême. Et le sceau du don du Saint-Esprit effectué sous forme d’onction avec du saint chrême nous fait entrer dans l’assemblée des chrétiens. Il incombe alors à chacun d’entrer dans un processus de transformation, de transfiguration qui le conduise au terme de sa vocation première : la ressemblance à Dieu.
« Les icônes des 12 grandes Fêtes »,
Michel QUENOT,
Éditions Saint-Augustin, p. 44-50.