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Année A - 4e dimanche du Temps Ordinaire

Commentaire du père Michel CORBIN s.j.

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Philippe de Champaigne, 1602-1674. Le Sermon sur la Montagne.

« Heureux ceux qui font la paix, ils seront appelés fils de Dieu. » Mt 5, 9

Attachons-nous aujourd’hui à la septième béatitude et, pour mieux en approcher l’inépuisable profondeur, interrogeons-nous sur la traduction de sa première partie. Si nous ouvrons le lectionnaire liturgique ou la Bible de Jérusalem, nous lisons : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu » ; si nous regardons la traduction oecuménique, nous trouvons : « Heureux ceux qui font œuvre de paix ; ils seront appelés fils de Dieu ». Mais le texte grec ne comporte ni le mot d’ "œuvre" ni celui d’ "artisan". Il parle de manière plus ramassée et plus suggestive : « Heureux ceux qui font la paix. » D’où ma question : pourquoi n’a-t-on pas accepté de traduire littéralement et de garder une expression : "faire la paix" qui se rapproche étonnamment d’une autre parole du Seigneur : « Celui qui fait la vérité vient à la lumière » (Jn 3, 21). En quoi est-il différent de "faire la paix" et de "faire la vérité" ?

Sous ces problèmes de langue, il y va, n’en doutons pas, de la manière dont nous écoutons, et dont nous nous tenons sous la Parole de vérité. Quand nous entendons : "Heureux les artisans de paix" ou : "Heureux ceux qui font œuvre de paix", notre attention est comme accaparée par l’exigence de faire quelque chose. Nous nous disons que nous devons faire avancer la paix sur cette terre et nous prenons finalement la béatitude pour un précepte. Mais la béatitude n’emploie ni l’impératif ni le futur comme les commandements ; parlant à l’indicatif, elle révèle ce qui est ou manifeste à l’avance ce qui suit la mise en pratique des commandements. Car voici la chose étrange qui apparaît dans le sermon sur la montagne : les préceptes de la Loi nouvelle sont donnés après les béatitudes, puis rassemblés en une seule formule qui s’appelle la Règle d’or : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous mêmes pour eux : c’est la Loi et les Prophètes » (Mt 7, 12). Avant d’énoncer les préceptes, Jésus a dévoilé quelle conséquence découle de leur observance : ceux qui accomplissent les commandements de Dieu sont heureux. Le mot essentiel est dit, que les préceptes ne contiennent pas : ceux qui font la paix sont heureux. Or, s’il faut révéler d’emblée qu’ils sont heureux, c’est signe que ce bonheur ne va pas de soi, qu’il n’est pas évident et qu’il doit être déclaré.

Pourquoi en est-il ainsi ? La réponse tient à l’expression même : "faire la paix". Qu’est-ce que "faire la paix" sinon refuser d’entrer dans le circuit de rivalité qui emprisonne l’homme perdu ? Face à celui qui nous défie, nous jalouse, ou se veut au-dessus de nous, face à quiconque nous frappe sur la joue, nous marche sur les pieds, en attendant que nous fassions de même pour que sa violence ait un alibi, nous nous présentons autrement. En tendant non pas "l’autre joue" mais « une joue autre » (Mt 5, 39), nous brisons ce face à face de la violence et de la vengeance, de l’orgueil et de la rébellion, qui ne cesse de faire boule de neige. Au lieu du mal, nous apportons le bien ; au lieu de la colère, la douceur ; au lieu de la superbe, l’humilité ; au lieu de l’envie, le partage ; ce qui s’appelle, d’après les mots du Seigneur : « aimer nos ennemis » (Mt 5, 44) ou « pardonner à ceux qui ont des torts envers nous » (Mt 6, 12). Mais quelle lutte intérieure pour y parvenir ! Quel déchirement du coeur, souvent, pour faire ce premier pas ! Quel renoncement à ce qu’une partie de nous-mêmes nomme "nos droits" ou "notre honneur" ! Quelle peur, enfin, quand il nous vient à l’idée qu’ont toujours été persécutés, mis à mort, ceux qui ont "fait la paix" : Gandhi, Martin Luther King et, bien sûr, notre Seigneur lui-même ! Pouvons-nous donc "faire la paix" si nul ne nous révèle que de tels hommes sont heureux ? Pouvons-nous risquer le Pardon, ce don qui surpasse tout don, si personne ne nous enseigne avec autorité, pour l’avoir fait le premier et en avoir porté les conséquences « jusqu’au bout » (Jn 13, 1), que le secret de la vie bienheureuse est là ? Pour pouvoir garder la Loi de Dieu, il faut que nous ayons entendu, de la bouche même de Dieu venu partager notre condition, que garder la Loi procure le bonheur.

Il y a plus pourtant, bien plus, un surcroît que jamais nous n’aurions pu inventer. Il tient dans la raison que Jésus donne du vrai bonheur : « Ils seront appelés fils de Dieu. » Quelle récompense pourrions-nous imaginer qui l’emporte sur cette promesse ? A la comparer avec ce que l’ange transmet à Marie le jour de l’Annonciation : « Tu enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut » (Lc 1, 31-32), il est clair que la promesse associée au "faire la paix" n’est rien moins que la ressemblance à Dieu, cette ressemblance qu’un fils a toujours avec son père. Si rien n’est plus grand que Dieu, rien ne peut donc surpasser le partage que Jésus nous fait de son identité et que sa prière du jeudi saint confirme : « Père saint, je veux que là où le suis, ceux que Tu m’as donnés soient, eux aussi, avec moi » (Jn 17, 24). Alors, si jamais nous avions pu imaginer que "faire la paix" fût un fardeau que Dieu aurait mis sur nos épaules pour mieux nous dominer, ou mieux préserver ses privilèges de Puissant, nous voici détrompés, heureusement détrompés. Quand il nous commande de briser le cercle infernal de superbe et de rivalité qui nous emprisonnait, Dieu ne fait que nous donner part à sa propre Loi et nous communiquer son propre bonheur de Dieu. Il nous ordonne ce qu’il nous donne : l’imiter, faire comme lui. Car, au témoignage de S. Paul, « il a plu à Dieu de faire habiter en [son Fils] toute la plénitude et de tout réconcilier par lui et pour lui, ayant fait la paix par le sang de sa croix » (Col 1, 20). Et, parlant cette fois du Christ, le même Apôtre dit ailleurs : « C’est lui qui est notre paix [...] Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation : la haine » (Ep 2, 14).

Telle est, me semble-t-il et pour autant que je la reçoive, la Bonne Nouvelle que recèle la septième béatitude : quand nous abattons les murs de méchanceté qui nous opposent et nous divisent les uns d’avec les autres, nous sommes heureux parce que nous faisons ce que Dieu lui-même fait et que, dépassant ce qui est de l’homme, nous abordons en Dieu toujours plus grand. Car, pour la Bible, la vraie connaissance de Dieu ne consiste pas en visions à distance mais dans ce "devenir Dieu" à quoi nous sommes destinés. Que l’Esprit nous le redise à plus intime que nous-mêmes ! Alors nous ferons vraiment la paix et mériterons notre nom de fils et de filles de Dieu .

Eglises La Trinité de La Selle-sur-le-Bied et Saint-Jean-Baptiste du Bignon-Mirabeau ; 28 janvier 1990.

Michel CORBIN s.j. : L’entre-temps, Homéliaire pour l’année liturgique A, Cerf,1992.