DEUX RETABLES DE LA PASSION ET DE LA RÉSURRECTION AU MUSÉE DES ANTIQUITÉS DE ROUEN

LA FÊTE DE PÂQUES
L’année liturgique chrétienne est rythmée par des fêtes. La plus importante est Pâques. Ce qui est normal, car la foi chrétienne est fondée sur l’événement pascal qu’est la mort et la Résurrection de Jésus. Jésus, en effet, est mort et ressuscité au moment de la grande fête juive qu’est la Pâque. Plus précisément, Jésus est mort un vendredi après-midi, la veille du sabbat. Les quatre Évangiles indiquent que ce vendredi se situe au moment de la Pâque. Ils l’indiquent cependant de manière différente, car pour les Évangiles synoptiques (Marc, Matthieu et Luc), Jésus est mort le jour de la Pâque, tandis que pour l’Évangile de Jean, la Pâque a eu lieu le lendemain, samedi, jour du sabbat. Quoi qu’il en soit de la date exacte, la mort et surtout la Résurrection de Jésus se trouvent associées à Pâques qui va devenir la fête chrétienne par excellence. L’histoire de cette fête est beaucoup plus compliquée qu’on le pense généralement et cet article voudrait en brosser les grandes lignes. Il s’agit de préciser d’abord quand la Pâque est devenue une fête institutionnelle pour les chrétiens, puis à quelle date elle a été célébrée et enfin comment cette date a été déterminée dans le calendrier.
Puisque Pâques est la grande fête chrétienne, il paraît incongru de chercher à savoir quand les chrétiens ont commencé à célébrer cette fête. On pense en effet spontanément que les chrétiens l’ont fait depuis le commencement de l’Église. La réponse est pourtant surprenante. Les chrétiens en effet n’ont pas fêté la Pâque, la fête annuelle de la Résurrection du Christ Jésus, avant la fin du 1er siècle. En revanche, ils célèbrent la Résurrection du Christ Jésus le premier jour de la semaine, le dimanche. Ce jour, les chrétiens se réunissent pour rompre le pain et rassembler les dons (1 Co 16,2 ; Ac 20,7). C’est le jour du Seigneur (Ap 1,9-10), ce que veut dire précisément le mot dimanche (par contraction du latin dies dominica, jour du Seigneur, en langue romane :
Au 1er siècle, le christianisme fait partie du judaïsme du second Temple. Aussi, quand les chrétiens ont commencé à célébrer annuellement la fête de la Résurrection du Christ Jésus, ils l’ont bien sûr associée à la Pâque juive. Jésus, on l’a vu, est mort et ressuscité au temps de la Pâque.
La Pâque chrétienne a donc été célébrée, quand on a commencé à le faire, à la date de la Pâque juive. Celle-ci tombe le 14 du premier mois, appelé Nisan, qui est aussi le premier mois du printemps. Cette date du 14 correspond à la pleine lune car, dans le calendrier juif, le premier du mois est déterminé par l’observation de la nouvelle lune qui, en l’occurrence, est la première du printemps. On sait aussi que le printemps correspond à l’équinoxe. Or l’équinoxe, comme la pleine lune qui le suit, peuvent avoir lieu n’importe quel jour de la semaine. Par conséquent, la Pâque avait lieu à un jour variable de la semaine.
Pour concilier la fête annuelle de Pâques et la célébration hebdomadaire de la Résurrection de Jésus le dimanche, certaines communautés chrétiennes ont commencé à célébrer la Pâque le dimanche qui suit le 14 Nisan (ou le 14 si celui-ci est un dimanche). Il est difficile de déterminer le moment de ce passage, faute de documents. En tout cas, il ne s’est pas fait avant le début du 2e siècle. Il apparaît également que la séparation entre le judaïsme et le christianisme a dû jouer. Cette séparation s’est faite d’abord très progressivement et en certains lieux, pour ne devenir définitive qu’après la deuxième guerre juive (132-135). Par exemple, on sait que pour l’Église de Jérusalem l’adoption du dimanche suivant le 14 Nisan comme date de la Pâque chrétienne est à situer juste après la guerre, vers 135.
Le passage de la date du 14 Nisan au dimanche qui suit conforte l’interprétation chrétienne de la Pâque par la Résurrection de Jésus. Sa Résurrection est en effet comprise comme l’accomplissement des promesses faites par Dieu à son peuple. Par conséquent, la Résurrection de Jésus traduit aussi l’accomplissement de la Pâque. La Pâque juive est en effet la célébration de la sortie d’Égypte, de l’exode et de la conclusion de l’alliance au Sinaï. La Pâque chrétienne est la célébration de la mort et de la Résurrection de Jésus, événements qui expriment la conclusion de la nouvelle alliance et le don de la vie nouvelle, qui font entrer dans la terre promise qu’est le Royaume de Dieu. Par conséquent, la mort et la Résurrection de Jésus sont considérées par les chrétiens comme la Pâque nouvelle, accomplissement de la Pâque ancienne. Et celle-ci est vue comme la préfiguration de celle-là.
C’est à partir des années 120 qu’on voit en effet apparaître les premiers textes chrétiens présentant la Pâque juive comme préfiguration de ce que Jésus a accompli et qui, de ce fait, remplace celle-ci. Ces textes comportent une part de polémique, sans doute dirigée contre les autres chrétiens qui célèbrent la Pâques le 14 Nisan, d’où le nom qui leur est donné de quartodécimans. Mais la polémique est aussi tournée contre le judaïsme. C’est le signe que les communautés où ces textes ont été écrits se considéraient comme séparées des autres groupes du judaïsme.
Malgré les traces de polémique apparentes dans les premiers textes, on pourrait penser que le passage de la date du 14 Nisan à celle du dimanche qui suit s’est ensuite effectué tranquillement au long du 2e siècle. Il n’en est rien, comme le révèle l’affaire qui va nous occuper maintenant et qui s’est passée dans les années 190. C’est Eusèbe de Césarée qui a conservé les pièces essentielles du dossier dans son Histoire Ecclésiastique (HE 5, 23-25). Cette affaire met en lumière les enjeux sous-jacents au choix de la date, 14 Nisan ou dimanche qui suit.
Quelle est cette affaire ? Le pape Victor menace d’exclure de la communion avec l’Église de Rome toutes les Églises d’Asie sous prétexte qu’elles célèbrent la Pâques le 14 Nisan et pas le dimanche qui suit (HE 5, 24, 9).
Irénée, évêque de Lyon à cette époque, intervient pour modérer Victor. Il lui envoie une lettre dont Eusèbe a conservé des extraits et qui a pour but d’expliquer que ces Églises n’ont pas tort de faire ainsi puisque c’est leur tradition.
Là se trouve précisément l’enjeu théologique et ecclésial de l’affaire. Une coutume qui remonte aux apôtres ou à leurs disciples est pour Irénée établie. Bien sûr, elle peut changer, mais on ne peut lui objecter le fait d’exister et d’avoir une origine ancienne, voire apostolique. Cela explique, ajoute Irénée, les différences qui existent entre les Églises sans mettre en cause leur unité fondamentale. Et c’est précisément le cas de la fête de Pâques et du jeûne qui la précède. Irénée rappelle que les chrétiens d’Asie n’ont rien inventé, que ces coutumes sont au contraire traditionnelles chez eux et remontent aux temps aposloliques : « Une telle diversité d’observances ne s’est pas produite maintenant, de notre temps ; mais longtemps auparavant, sous nos devanciers qui [...] ont conservé cette coutume dans sa simplicité et ses caractères particuliers, et l’ont transmise après eux (Irénée, Lettre à Victor dans Eusèbe de Césarée, HE 5, 24, 13).
Selon Irénée, la différence des coutumes héritées par des communautés différentes de leur tradition ne remet donc pas en cause l’unité de l’Église. De fait, la date de la Pâque n’a jamais été l’objet d’une décision commune, ce qui explique que des pratiques différentes aient pu coexister.
Irénée lui-même était originaire de Smyrne, ville de la province d’Asie, où il avait été formé par l’évêque Polycarpe. Irénée rappelle à Victor que le prédécesseur de celui-ci, Anicet, ne s’était pas offusqué de ce que Polycarpe, lors de son passage à Rome, ait voulu célébrer la Pâque le 14 Nisan, alors que ce n’était pas la coutume romaine :
Le bienheureux Polycarpe ayant fait un séjour à Rome sous Anicet, ils ont eu l’un avec l’autre d’autres divergences sans importance, mais ils ont aussitôt fait la paix et sur ce chapitre, ne se sont pas disputés entre eux. En effet, Anicet ne pouvait pas persuader Polycarpe de ne pas observer ce que, avec Jean, le disciple de notre Seigneur, et les autres apôtres avec qui il avait vécu, il avait toujours observé ; et Polycarpe de son côté n’a pas persuadé Anicet de garder l’observance, car il disait qu’il fallait retenir la coutume des presbytres antérieurs (HE 5, 24, 16-17).
De quelle observance s’agit-il ? Pour Polycarpe, il est clair qu’il s’agit de célébrer la Pâque le 14 Nisan. Mais pour Anicet ? L’interprétation traditionnelle de ce passage de la lettre d’Irénée et de ce qui le précède (HE5, 24, 14) est qu’à Rome, on célébrait Pâques le dimanche qui suit le 14 Nisan. Les recherches récentes tendent au contraire à appuyer l’idée que la réaction violente de Victor est due au fait que la célébration pascale annuelle était une fête nouvellement introduite à Rome selon la date du dimanche communément reçue ailleurs. Pâques n’aurait donc été fêté à Rome qu’assez tardivement, pas avant la deuxième moitié du IIe siècle. On comprend mieux la surprise de Victor de voir que d’autres Églises, minoritaires, célèbrent Pâques à une autre date.
L’affaire semble en être restée là puisqu’il n’y a pas eu de mesures prises à l’encontre des communautés d’Asie. En tout cas, la date du dimanche a fini par s’imposer à toutes les communautés. Le problème de la célébration de la Pâques n’est pas pour autant totalement résolu.
Une fois que les communautés chrétiennes dans leur ensemble, sauf quelques unes marginales, eurent adopté comme règle de fêter Pâques le dimanche qui suit le 14 Nisan, il restait à déterminer à quelle date du calendrier cela correspondait. Pour la plupart des Orientaux de l’Asie à la Mésopotamie, Pâques fut déterminée en fonction du calendrier juif. Les chrétiens célébraient le dimanche qui suivaient le 14 Nisan. Mais pour toutes les autres Églises, tant en Orient qu’en Occident, il n’était pas question de suivre l’annonce de la date du 14 Nisan par les autorités juives, qui d’ailleurs n’avaient pas toujours le même calendrier partout.
Une première étape a consisté à ce que les communautés chrétiennes adoptent la même manière de déterminer la date de Pâques. À cette fin, les Pères du Concile de Nicée, en 325, ont pris la décision de la fixer au dimanche qui suit le 14 Nisan : « Tous les frères de l’Orient, qui auparavant célébraient avec les Juifs, seront fidèles à célébrer désormais la Pâque en accord avec les Romains, avec vous et avec nous » (Lettre du concile de Nicée aux Égyptiens). Concrètement, au lieu de célébrer avec les Juifs, c’est-à-dire selon leur calendrier, les Orientaux détermineront le dimanche de Pâques par un comput indépendant, comme le faisaient les autres Églises. Ce dimanche après le 14 Nisan correspond au dimanche qui suit la pleine lune après l’équinoxe de printemps. Aujourd’hui, on peut connaître à l’avance la date du printemps et des phases lunaires, et donc celle de la Pâque, sans problème. Mais pour les Anciens, c’était une réelle difficulté, car ils n’avaient ni les connaissances astronomiques, ni les formalismes mathématiques que nous avons. On procédait empiriquement. Ce constat explique pour une part la suite de l’histoire de la date de la Pâque.
Nous avons vu que Pâques selon la recommandation de Nicée correspond à la conjonction de deux phénomènes astronomiques différents : l’équinoxe, c’est-à-dire le début du printemps, et la pleine lune qui le suit.
La date du printemps dépend du calendrier utilisé. Les chrétiens ont repris le calendrier romain, encore appelé calendrier julien du nom de César qui le promulgua en 45 avant notre ère, et qui s’est imposé partout. Dans ce calendrier, la date du printemps avait été fixée au 25 mars. On pensait en effet avoir éliminé toute cause d’erreur. Ce n’était pas le cas. La date du 25 était erronée et aurait dû être le 23. Qui plus est, le décalage s’est accentué avec les siècles, car l’année selon le calendrier julien est un peu plus longue que l’année solaire. Un premier élément à corriger était donc le calendrier lui-même. Ce qui ne sera fait qu’au XVIe siècle. Cette correction a été effectuée sous l’autorité du pape Grégoire XIII en 1582. Il a fallu d’abord recaler la date du calendrier sur celle des saisons en supprimant 10 jours du calendrier. On est passé directement du 4 au 15 novembre. Puis, pour éviter tout nouveau décalage, on a corrigé le mode de détermination des années bissextiles. Avec cette modification, il n’y a plus d’année bissextile systématiquement tous les quatre ans, comme auparavant dans le calendrier julien. Certaines dates en sont exclues, par exemple 1900 ne l’a pas été. Avec le calendrier julien, ainsi corrigé par Grégoire, les dates des saisons sont dorénavant stabilisées. Pour ce qui nous concerne, le printemps, c’est-à-dire l’équinoxe, a lieu le 20 ou le 21 mars, et pas un autre jour.
Cependant, pour déterminer le jour de Pâque, il faut aussi connaître les dates des phases lunaires. Or, les astronomes n’ont disposé, jusqu’au XVIIe siècle, que de tables construites empiriquement et adaptées selon les écarts constatés. C’est pourquoi, en vue de pouvoir déterminer la date de Pâques, plusieurs tables de calcul, ou computs des phases lunaires, sont apparues aux IIIe et IVe siècles. Leur imprécision, même limitée, fait qu’ils donnaient, à la longue, des résultats différents selon les computs et que ces écarts souvent s’amplifiaient avec le temps. Concrètement, les chrétiens ne célébraient pas tous en même temps la Pâque. Les Églises ont par conséquent essayé de remédier à ces discordances. Dans l’Antiquité, le comput d’Alexandrie était le plus précis, car cette ville était alors le centre astronomique le plus avancé du monde gréco-latin. Après Nicée, le comput alexandrin sert de référence sans être toujours systématiquement suivi par les autres Églises.
La détermination de la date de la Pâque est restée une source de tensions, voire de conflits. Par exemple à Rome, au début du VIe siècle, le changement de la manière de déterminer la date de Pâques en 501 encourage une opposition de clercs au pape Symmaque. Les différentes manières de calculer la date de Pâques ne favorisent pas la célébration de cette fête à une même date par toutes les communautés chrétiennes. En Occident, la diversité des computs a duré au moins jusqu’au vue siècle. Quelques exemples : Rome et l’Italie, en règle générale, suivent le comput alexandrin ; la Gaule franque se sert des tables pascales élaborées en 457 par Victorius d’Aquitaine ; l’Irlande (sauf le Sud qui utilise les tables de Victorius) et les Celtes de la (Grande) Bretagne ont un comput encore différent.
Fixer la date de Pâques suppose d’abord de régler une fois pour toutes le calcul de la date, mais aussi une volonté ecclésiale de suivre ce calcul partout. La première difficulté a été réglée définitivement à l’époque moderne. La mécanique céleste a permis de construire des éphémérides précises qui donnent les phases lunaires et du coup la date de la Pâques, dans le calendrier en usage, c’est-à-dire à cette époque le calendrier grégorien. La seconde difficulté demeure. En effet, bien que la date de Pâques puisse dorénavant être déterminée sans difficulté selon la règle décidée au concile de Nicée, seule les Églises occidentales, catholique et protestantes, suivent le calendrier grégorien. Les Églises orthodoxes et les autres Églises orientales continuent de fixer la date de la Pâque dans le calendrier julien à l’aide des anciennes tables donnant les phases lunaires. Le refus d’adopter pour la liturgie le calendrier julien réformé qu’est le calendrier grégorien tient pour une part à la division entre les chrétiens d’Orient et ceux d’Occident. Il y a aussi le repli culturel et politique face à la culture occidentale marquée par les sciences et les techniques et qui, en quelques siècles, s’est imposée comme référence au monde entier.
Jacques FANTINO
Université de METZ
Source : Article de Jacques FANTINO,
Revue, « Connaissance des Pères de l’Eglise »,
N°93, mars 2004, Editions Nouvelle Cité.
Il s’agit d’une revue trimestrielle très intéressante dont les objectifs sont présentés sur le site des « Editions Nouvelle Cité » à l’adresse suivante :
http://www.nouvellecite.fr
Le numéro 97 de mars 2005 est consacré à Maxime le Confesseur.