« L’APPARITION À MARIE-MADELEINE »
« Nolli me tangere » - Daniel ARASSE
DEUX RETABLES DE LA PASSION ET DE LA RÉSURRECTION AU MUSÉE DES ANTIQUITÉS DE ROUEN

Loin d’être un épisode seulement événementiel du récit évangélique de la résurrection, la scène du « Noli me tangere », telle que la rapporte saint Jean, y joue un rôle essentiel en ce qu’elle accorde à Marie-Madeleine un privilège extrême, presque exorbitant, mystérieux en tout cas et proprement paradoxal.
Privilège extrême puisque c’est à elle que Jésus ressuscité réserve sa première apparition. Lacordaire insiste « Ce n’est pas à sa mère que Jésus apparaît d’abord ; ce n’est pas à saint Pierre, le fondement de l’Église et le sommet de la théologie ; ce n’est pas à saint Jean, le disciple bien-aimé c’est à Marie-Madeleine, c’est-à-dire la pécheresse convertie, au péché devenu l’amour par la pénitence. » En 1627, dans son Élévation (2) sur sainte Madeleine, Bérulle avait déjà lyriquement exalté ce privilège en rapprochant les premiers regards que Jésus porte, à sa naissance, sur sa mère et ceux qu’il porte sur Madeleine, quand il « renaît » : « [...] vos premiers regards et le premier aspect de vos yeux immortels, glorieux et brillants comme un soleil, sont pour Madeleine, vos premières paroles sont à Madeleine, le premier nom que vous prononcez c’est son nom, ce nom de Marie, nom consacré en sa personne à l’amour et à la pénitence. » Privilège redoublé par la mission que Jésus confie à Marie-Madeleine puisqu’il en fait « l’apôtre des apôtres » (Jacques de Voragine), apostolat dont Bérulle souligne aussi l’honneur particulier.
Privilège paradoxal cependant par les circonstances mêmes de l’apparition de Jésus et le bouleversement qu’elles introduisent dans la relation qui le liait à Marie-Madeleine. Tous les commentateurs insistent sur le fait que, d’abord, Marie-Madeleine ne reconnaît pas le Christ et le prend pour un jardinier. Charles de Saint-Paul va, en 1628, jusqu’à affirmer, contre la lettre du texte, que Jésus s’est « déguisé, parce qu’il ne veut pas se faire connaître à d’autres ». La description qu’il fait alors de Jésus jardinier, loin de s’inspirer des tableaux consacrés au thème, le rend effectivement méconnaissable, « avec sa bêche en main, la face hâlée ainsi qu’un homme champêtre, la barbe mal agencée, les cheveux sans ornement, le geste et les façons de faire entièrement semblables à celles que la nature enseigne aux gens de village ».Admettons que Madeleine ne pouvait pas reconnaître ce Jésus paysan, mais elle ne reconnaît pas non plus sa voix quand il lui demande, d’abord, pourquoi elle pleure. Pour qu’elle le reconnaisse, il faut qu’il l’appelle d’un nom qui n’est pas seulement le sien, « Marie ! ». Et, à peine l’a-t-elle reconnu qu’un autre paradoxe éclate avec l’injonction qu’il lui adresse : « Ne me touche pas. » Lacordaire ne manque pas de s’interroger : « Deux fois Jésus-Christ avait laissé Madeleine le toucher, et deux fois il l’en avait louée. Et maintenant, après sa résurrection, lorsque son corps est déjà transfiguré par une vie supérieure, il s’oppose aux chastes empressements de Marie. [...] Pourquoi cette austérité imprévue, et comment la résurrection peut-elle restreindre l’ancienne familiarité d’une tendresse éprouvée ? » La réponse théologique ne fait, certes, pas de doute et ne se fait pas attendre. Mais la surprise de l’interdit l’emporte d’abord et, une fois encore, le lyrisme de Bérulle approfondit le paradoxe de la « rigueur extrême » dont Jésus fait montre en cet instant : « Car aussitôt qu’elle est avec vous, vous la séparez de vous ; aussitôt qu’elle vous connaît, qu’elle fond à vos pieds et qu’elle se lie à vous comme à sa vie et à son amour, vous l’éloignez de vous et l’obligez de manquer ou à son amour ou à son obéissance. [...] Au même instant qu’elle vous trouve, elle trouve en vous une pierre plus dure que celle du sépulcre, que vos anges lui ont ôtée. »
Certes, le cardinal de Bérulle explique ensuite ce « procédé de Jésus avec Madeleine » qui la fait commencer à « entrer en l’école de l’amour séparant [...] lorsque Jésus entre en sa gloire ». Mais, en faisant aussi de Marie-Madeleine l’« apôtre des apôtres », en transformant son « élection » initiale en « vocation » finale, la mutation d’amour annoncée par le « Noli me tangere » n’en bouleverse pas moins radicalement toute la relation qui, depuis son origine, attachait l’un à l’autre Jésus et sa « parfaite amante ». Comme l’a souligné en effet Joseph Beaude, la vocation apostolique implique « une mission à venir, un message à transmettre ». Les apôtres ont été « appelés par une parole » et, « disciples de la parole, ils en deviennent les serviteurs » : « Entre eux et Jésus, tout passe par les mots. » Au contraire, Marie-Madeleine a été choisie à Béthanie « pour rien », son élection est « sans raisons, sans mots » ; au sein des évangiles des apôtres, évangiles de la parole, la présence de Marie-Madeleine institue « un évangile des gestes et par-delà, de l’union dans l’incommunicable ». La séquence narrative du « Noli me tangere » est donc paradoxale non seulement parce que Jésus choisit d’apparaître et de parler en premier à Marie-Madeleine mais, plus radicalement, parce que, par cette parole, il instaure sa vocation et fixe sa mission d’apôtre des apôtres.
Ce caractère paradoxal du « Noli me tangere » se manifeste sans doute aussi dans le fait que l’évangile de Jean est le seul à le rapporter sous cette forme circonstanciée. Dans les trois autres évangiles, Marie-Madeleine est bien présente au matin de la résurrection mais dans des conditions très différentes. Luc et Matthieu sont les plus éloignés de Jean : Madeleine n’est pas seule au tombeau, elle est accompagnée par une (Matthieu) ou deux (Luc) autres femmes. Chez Luc, le Christ n’apparaît pas ; ce sont « deux hommes en habit éblouissant » qui annoncent aux trois femmes sa résurrection et, quand elles rapportent la nouvelle aux apôtres, ceux-ci ne croient pas à ce « radotage » (deliramentum). Chez Matthieu, un ange, assis sur le tombeau vide, annonce la résurrection aux deux Marie et leur enjoint d’aller annoncer la nouvelle ; puis, tandis qu’elles courent porter la nouvelle, Jésus « vient à leur rencontre » et, loin de se voir maintenues à distance, elles « s’approchent et étreignent ses pieds en se prosternant devant lui ». Le texte de Marc est plus proche de celui de Jean : après l’épisode de l’ange annonçant la résurrection aux trois femmes (qui n’osent rien en dire « car elles avaient peur »), le récit reprend et raconte que le Christ « apparut d’abord à Marie de Magdala dont il avait chassé sept démons » ; mais aucune allusion n’est faite au « Noli me tangere » et, comme chez Luc, les apôtres ne croient pas ce qu’elle raconte.
Daniel ARASSE,
in : « L’ÀPPARITION À MARIE-MADELEINE », p. 90-94. DDB, 2001.