le mot du Père Savarin

 

Une démocratie malade.

La violence qui s’est déchaînée samedi dernier sur les Champs-Élysées et, ces derniers jours, autour des lycées est proprement inacceptable dans un pays qui se dit démocratique. Elle est doublement inacceptable dans la mesure où l’on a même empêché de s’exprimer des personnes qui étaient prêtes à s’asseoir à la table des discussions par des menaces de mort. Violence, pressions sur les individus, insultes, destructions, d’un extrémisme totalitaire en embuscade derrière une protestation qui se voulait bon enfant. Car si le droit de manifester est légitime, il n’autorise en aucun cas l’usage de la violence. Une démocratie est un régime politique, certes imparfait, mais sans nul doute le meilleur, comme disait Churchill (« la démocratie est le pire de tous les régimes politiques à l’exception de tous les autres »). Pourquoi ? Parce que le dialogue est au cœur du fonctionnement démocratique. En France, la Chambre des députés est le lieu-même de ce dialogue : des représentants du peuple, élus par le peuple, sont amenés à voter, à modifier ou retoquer les lois qui régissent le pays, C’est bien là qu’est le cœur du pouvoir législatif français et non dans la rue. Que le peuple s’exprime d’une manière forte par des rassemblements pour appuyer ou dire son désaccord avec tel projet est légitime; mais cette force d’expression doit pouvoir déboucher sur une concertation mais en aucun cas se convertir en violence. Que les lycéens expriment leur désaccord sur Parcoursup, pourquoi pas, mais que ces mêmes lycéens brûlent des poubelles, renversent des voitures, agressent les forces de l’ordre, cela est de la pure irresponsabilité : quel respect du bien d’autrui leur a-t-il été enseigné ? De la même manière, lorsque des manifestants brisent des vitrines, pillent des magasins, brûlent des voitures (pas la leur, d’ailleurs), n’y aura-t-il pas au moins l’un d’entre eux qui osera dire STOP ? Cesser d’appeler à la manifestation parce qu’on sait qu’elle dégénérera serait l’attitude responsable de tout homme sensé afin de retrouver le calme nécessaire et préalable à tout dialogue. Mais non ! Certains mouvements politiques, bien loin d’appeler au calme se servent de ces échauffourées pour souffler sur les braises. Sont-ils devenus fous ? Pire encore, des manifestants s’en sont pris à des symboles républicains : visage de La Marseillaise brisé dans l’Arc de triomphe (qui, je le rappelle, est le monument aux morts des Parisiens, et, par la présence de la tombe du soldat inconnu, le monument aux morts de tous les Français), préfecture incendiée… que veulent dire ces actes de vandalisme, si ce n’est une marche vers l’anarchie ou la barbarie ? Est-ce vraiment cela que nous voulons ? Certes, on pourra faire valoir d’un côté les maladresses, les erreurs de communication du gouvernement, voire son possible mépris vis-à-vis de ceux que l’on appelle « classe moyenne », mais ce ne saurait en aucun cas légitimer une réponse violente. Les urnes restent par excellence le mode d’expression de la démocratie, celui que nous envient les peuples qui en sont privés. Elles parleront en temps voulu, à condition qu’elles ne soient pas, encore une fois, une expression de violence ou de colère irraisonnée. Mais de l’autre côté, il est aussi nécessaire de s’interroger sur le ciment qui a construit notre pays, qui a lié les citoyens français les uns aux autres, au prix de sacrifices, parfois minimes, parfois immenses. En 1871, la Prusse victorieuse exigea 5 milliards de francs-or pour dédommagement (environ 75 milliards d’euros, soit 2 ans du budget de l’État de l’époque); les Français répondirent généreusement à l’appel au secours de leur jeune 3ème République : la dette fut payée en moins de 3 ans. Quels efforts consentirions-nous aujourd’hui à faire pour trouver un autre ciment national que la colère ou la violence ? Il est urgent d’apprendre plus que le drapeau tricolore et la Marseillaise.

Père Sébastien

Texte de Mgr Noyer sur les divers évènements de fin 2018

Les prophètes ont de tous temps été les poil-à-gratter de la bien-pensance de la société de leur époque. Mgr Noyer, évêque émérite d’Amiens, a publié ce texte dans La Croix du 13 décembre dernier, tout à fait dans cette veine prophétique. Je vous le livre avec toute sa virulence et son côté dérangeant… Son interpellation invite à un déplacement pour nous recentrer sur I ‘essentiel en ces veilles de fêtes.
Père Sébastien

Dimanche 2 décembre 2018, au petit matin. J’ai trouvé ! J’ai trouvé ce que l’Église de France devrait dire devant cette insurrection des fins de mois que nous connaissons. Elle devrait annoncer qu’on ne fêtera pas Noël cette année. Le 25 décembre sera un jour comme un autre. Rien dans les églises: pas d’office, pas de crèche, pas d’enfants. On va revenir aux dimanches ordinaires car l’Avent n’aura pas lieu. Elle dira que notre peuple n’est pas dans un état d’esprit qui lui permet de fêter Noël. Le cri de désespoir qui le traverse est incompatible avec le mystère de Noël, avec l’espérance de l’Avent, avec l’accueil d’un enfant étranger. Je suis peut-être vieux jeu mais je me souviens des Noël de mon enfance. ll n’y avait pas que les fins de mois qui étaient difficiles. Mais à Noël, on oubliait tout pour se réjouir de ce qu’on avait. Les familles les plus modestes se retrouvaient avec le peu qu’elles avaient. Dans la nuit, les pauvres se sentaient riches du toit sur leur tête, du repas amélioré de leur assiette, de la bûche supplémentaire qui chauffait la maison et surtout de la chance d’avoir un papa, une maman, des frères et scieurs qui s’aimaient. On échangeait des petits riens qui étaient pleins de choses. On allait voir le Jésus de la Crèche, l’enfant démuni, étranger, dont la seule richesse était l’amour que nous Iui manifestions. Et on prenait conscience qu’il y avait plus pauvres que nous, des ouvriers sans travail, des enfants sans papa, des familles sans maison. Et s’il restait un peu de gâteau, on allait en donner une part au voisin malheureux. Qu’on rappelle à notre société qu’il y a des pauvres qui ont difficulté à vivre, voilà qui va bien à Noël. Qu’on dise aux nantis que les pauvres ont des droits, qu’on redise le projet d’un monde plus juste pour tous, voilà qui s’accorde bien à Noël. Mais ce que j’entends, n’est pas l’amour des pauvres, le souci de ceux qui n’ont rien, l’amour qui appelle au partage et à la justice. J’entends une population qui a peur de devenir pauvre, une population qui n’aime pas les pauvres. Tout le monde se dit pauvre pour avoir le droit de crier ! Les pauvres riches sont obligés de quitter Ie pays puisqu’on les gruge. Les pauvres pauvres ferment leur maison à plus pauvres qu’eux. J’ai connu un pays pauvre qui se pensait assez riche pour accueillir Ie pauvre. Je vois un pays riche qui se dit trop pauvre pour ouvrir sa porte à moins riche que lui. Voilà sans doute bien des années que Noël est devenu le lieu de cette mutation. On invite I ‘enfant à désirer tous les biens de la terre et il se croit tout-puissant jusqu’au moment où la limite de l’appétit ou de l’argent va faire de lui un frustré. On voulait en faire un riche comblé et il se retrouve un pauvre déçu. Le Père Noël est devenu beaucoup trop riche et ne peut plus s’arrêter à l’étable où vient de naître l’Enfant-Dieu. Il me vient l’envie de lui arracher la barbe et de bloquer son traîneau au carrefour ! Pardon, je deviens violent. Empêchez- moi de faire un malheur !
Mgr Jacques NOYER (Évêque émérite d’Amiens)

Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté…

Maurice Thorez s’adressait à l’assemblée des communistes de région parisienne Ie11juin1936, après avoir signé l’accord sur les 40h et les congés payés en ces termes:« Il faut savoir terminer une grève dès que la satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir consentir au compromis si toutes les revendications n’ont pas encore été acceptées mais que l’on a obtenu la victoire sur les plus essentielles revendications ». La crise des gilets jaunes aura secoué la France pendant plus d’un mois ; nous aurons vécu un moment historique. Comment, en effet ne pas nous rappeler ces cours d’histoire où, sur les bancs de l’école, on nous enseignait les jacqueries, les révoltes des va-nu-pieds, ces mouvements d’émeutes pendant les périodes de famine sous l’Ancien Régime; et puis, bien sûr, la Révolution Française dont l’emblème reste la Prise de la Bastille par une foule de parisiens excités par la crise économique et politique d’alors. Oui, nous avons vécu un moment historique car il est fort probable qu’il s’inscrive dans les livres d’histoire comme un événement par lequel tout le pays aurait pu basculer dans la violence et l’anarchie: la colère non canalisée d’une foule se traduit vite par des réactions qui outrepassent le respect qui est dû à chacun comme aux institutions. Et il faut à la fois saluer la grande maîtrise de soi de nos forces de sécurité comme, malgré ses maladresses, la volte-face du gouvernement. Il faut rendre justice aussi, d’un côté comme de l’autre à ceux qui se sont efforcés de privilégier le dialogue, parfois même au risque de leur tranquillité personnelle ou contre les admonestations de leurs propres mouvements, Le discours d’Emmanuel Macron et les mesures immédiates qui ont été prises ont permis de faire redescendre la pression. En outre, l’Exécutif, se souvenant sans doute de cette maxime héritée elle aussi de l’Ancien Régime : « qui t’a fait roi ? » (Adalbert de Périgord à Hugues Capet 9B7) semble bien avoir pris ce mouvement populaire au sérieux en programmant pour notre pays un exercice délicat qui s’est déjà, autrefois, soldé par un échec : la rédaction de ce qu’on appelle – à mauvais escient sans doute, des cahiers de doléances. A mauvais escient car ce terme traduit notre incapacité à sortir des références fondatrices de notre République, à savoir la Révolution de 1789. Toujours est-il que, pour paraphraser Maurice Thorez, il faut savoir arrêter une protestation dans la mesure où non seulement l’interlocuteur a cédé sur l’essentiel, mais en outre ouvre une table de dialogue. Oui, l’heure à présent est à l’écoute mutuelle, entre un fondement populaire et ses revendications et un gouvernement avec ses engagements nationaux ou internationaux, en particulier en matière économique. Ce sera un exercice difficile, comme l’a révélé la précédente crise : serons-nous disposés à étouffer quelque peu nos intérêts propres, nos frustrations, nos exigences tournées vers nous-mêmes pour ouvrir un vrai dialogue ; de la même manière, même s’il ne s’agit pas de détricoter les réformes nécessaires à notre pays, le gouvernement saura-t-il revoir humblement sa copie, quitter toute idéologie et s’avancer vers une concertation nationale ? Le moment est bien historique, car il peut effectivement favoriser l’émergence d’un N0US, c’est-à-dire d’une expression d’un peuple uni autour d’un projet. Car, reconnaissons-le, et le mouvement des gilets jaunes l’a prouvé à sa manière, le NOUS national était quelque peu malade. Somme toute, cette crise peut être une véritable chance pour notre pays afin que se rétablisse une vraie ambition politique nationale qui ne soit pas du simple ordre de l’économie. L’Église aura-t-elle sa place dans le débat ? Sans doute, si nous osons nous y associer, comme les évêques de France nous y invitent. II s’agit ni plus ni moins de nous rappeler que chaque baptisé est aussi citoyen d’un pays et qu’il a le devoir de porter l’espérance qui est la nôtre au cœur des projets de son pays, projets dont il ne saurait être seulement spectateur, mais surtout un acteur à part entière.
Père Sébastien

Fast and furious.

Le week-end dernier, le Journal du dimanche a publié avec tambours et trompettes la liste des personnalités préférées des Français. Si la manière dont le sondage a été réalisé peut prêter à polémique sur le mode de « je te laisse le choix, mais il faut qu’il corresponde au mien », la nature même du sondage et des personnalités évoquées me laisse quelque peu perplexe… Voyons d’abord les personnalités.
Tout d’abord, notons la large place obtenue par les humoristes et les acteurs plutôt du genre comique (Omar Sy, Dany Boon, Jean Reno, etc.). Cette concentration traduit à sa manière une société portée sur le divertissement et l’hédonisme, c’est-à-dire le réjouisse ment et l’évitement de la souffrance. Elle correspond de fait à tout ce florilège d’émissions, qu’elles soient télévisuelles ou radiophoniques, où le sérieux n’est pas de mise. Bien sûr, il est important de s’amuser et de rire, mais lorsqu’il n’y a plus de place pour autre chose, cela exprime plus l’aveuglement! ou la recherche d’un opium face à une réalité dure et exigeante.
Ensuite nous trouvons également un peloton de footballeurs, coupe du monde oblige. Mais quid des Bleues qui ont remporté le championnat d’Europe de handball ? Quid de François Gabart et Francis Joyon qui nous ont livrés une course haletante et incroyable entre la France et la Guadeloupe ? Sport populaire par excellence, univers qui brasse les millions, le monde du football est-il vraiment l’expression de notre préférence ?
Enfin, et à la première place, un chanteur et compositeur qui a su rester populaire. Un hic cependant: son dernier album remonte à maintenant plus de 15 ans ! Jean-Jacques Goldman a effectivement su capter une génération et a travaillé pour de nombreux interprètes; rendons-lui cette justice. Mais n’est-ce pas parce qu’il nous tourne vers un passé fantasmé idyllique qu’il obtient ce titre de « personnalité préférée des Français » plus que par la réalité de son oeuvre ? Autre étonnement: les trois premières personnalités évoquées par ce sondage sont des expatriés: Goldman vit à Londres; Sy à Los Angeles; Boon en Belgique après avoir quitté Los Angeles. Cela dit, pourquoi pas, à condition que cette sortie du territoire soit, comme ils le prétendent pour le bien de leur pays et de leur famille et non pour en fuir la fiscalité en cette période économique compliquée…
Mais la raison Ia plus légitime de laisser ce sondage aux oubliettes est qu’il se place uniquement sur une dimension affective, subjective et non pas constructive et sociale. Si un agent de police décide de ne pas me verbaliser, oui, ce sera ma personnalité préférée de la journée ; mais est-ce bien légitime ? Est-ce pour mon bien et le bien de la société à laquelle j’appartiens ? Telle est l’ambition de ce sondage, c’est-à-dire penser le monde encore en terme de « ce qui me fait du bien » et non pas en terme de « ce qui nous bien construit ». il serait en ce sens préférable qu’il fût demandé: « quelle personnalité incarne, selon vous, le mieux les valeurs de notre pays ? » Nous aurions peut-être eu la chance de voir apparaître alors un Robert Badinter, un Damien Chazelle ou un Michel Legrand; une Sylvie Germain, un Jean d’0rmesson ou, pourquoi pas, un Michel Houellebecq ? ou encore un de nos grands Couturier? et soyons fou, nous aurions pu risquer un Yann Arthus-Bertrand, un Soulage, un Arcabas (décédé cette année dans l’indifférence générale. Ou encore un Jean Tirole, une Jean-Luc Marion ou un Luc Montagné…
Comme il y a des fast-food, il nous faut aujourd’hui malheureusement affronter la fast-pensée. Les premiers nous livrent de la malbouffe, les seconds de la médiocrité. Nous méritons mieux. La France mérite mieux.
Père Sébastien

Si nous avions écouté les prophètes…

Dans la Bible, un prophète n’est pas un homme qui prédit l’avenir; c’est d’abord un homme qui est porteur d’une parole de vérité et qui cherche à la faire valoir aux yeux du monde. Mais cette parole de vérité qu’il proclame à la face des hommes est aussi une parole qui veut attirer l’attention sur un point bien précis qui menace l’humanité dans son avenir : injustice sociale, idolâtrie, esprit de guerre, etc. Bien souvent, les prophètes ne sont pas écoutés. lls ne le sont pas parce que chacun, peuple comme dirigeants a les yeux braqués sur ses certitudes, individuelles ou collectives, souvent mortifères, et est incapable de se tourner vers la lumière et la nouveauté apportées par le prophète. Parfois ce dernier est-il relégué au titre d’utopiste, de poète ; cela dans le meilleur des cas. Plus souvent, il est ignoré. Et il arrive qu’il soit éliminé, comme le chantait Guy Béart, et comme de trop nombreux exemples bibliques nous le prouvent.
Mardi dernier, notre paroisse de Neufchâtel a ouvert ses portes aux gilets jaunes du rond-point de Neufchâtel, afin de leur offrir un espace (chauffé) d’expression, de discussion, de réflexion, de confrontation. lls sont venus nombreux. Nous avons passé une bonne soirée, que l’on soit d’accord ou non avec leurs revendications, au moins, nous nous sommes écoutés.
Deux questions ont été posées : les causes du malaise que traverse actuellement notre pays et la recherche d’un bien commun qui puisse fédérer notre pays. Au terme de cette soirée, après le recul nécessaire, je repensai à la fin du livre d’Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes (1939). Et je pense que si nous avions lu correctement cet essai, nous n’en serions pas arrivés là. ll contient les fondements des réponses aux deux questions, comme la raison du mouvement des gilets jaunes. Je vous livre ces lignes. A vous de juger. Mais je suis convaincu que la réponse à notre situation se trouve dans ces lignes ; relisons-les, apprenons-les, envoyons-les, écoutons-les, mettons-les en pratique. Et tout pourra changer.
À quoi bon discuter les idéologies ? Si toutes se démontrent, toutes aussi s’opposent, et de telles discussions font désespérer du salut de l’homme. Alors que l’homme, partout, autour de nous, expose les mêmes besoins. Nous voulons être délivrés. Celui qui donne un coup de pioche veut connaître un sens à son coup de pioche. Et le coup de pioche du bagnard, qui humilie le bagnard, n’est point le même que le coup de pioche du prospecteur, qui grandit le prospecteur. Le bagne ne réside point là où des coups de pioche sont donnés. ll n’est pas d’horreur matérielle. Le bagne réside là où des coups de pioche sont donnés qui n’ont point de sens, qui ne relient pas celui qui les donne à la communauté des hommes. Et nous voulons nous évader du bagne… Tous, plus ou moins confusément, éprouvent le besoin de naître. Mais il est des solutions qui trompent. Certes on peut animer les hommes, en les habillant d’uniformes. Alors ils chanteront leurs cantiques de guerre et rompront leur pain entre camarades. lls auront retrouvé ce qu’ils cherchent, le goût de l’universel. Mais du pain qui leur est offert, ils vont mourir. Dans un monde devenu désert, nous avions soif de retrouver des camarades: le goût du pain rompu entre camarades nous a fait accepter les valeurs de guerre. Mais nous n’avons pas besoin de la guerre pour trouver la chaleur des épaules voisines dans une course vers le même but. La guerre nous trompe. La haine n’ajoute rien à l’exaltation de la course. ll est deux cents millions d’hommes, en Europe, qui n’ont point de sens et voudraient naître. L’industrie les a arrachés au langage des lignées paysannes et les a enfermés dans ces ghettos énormes qui ressemblent à des gares de triage encombrées de rames de wagons noirs. Du fond des cités ouvrières, ils voudraient être réveillés. ll en est d’autres, pris dans l’engrenage de tous les métiers, auxquels sont interdites les joies du pionnier, les joies religieuses, les joies du savant. On a cru que pour les grandir il suffisait de les vêtir, de les nourrir, de répondre à tous leurs besoins. Et l’on a peu à peu fondé en eux le petit bourgeois de Courteline, le politicien de village, le technicien fermé à la vie intérieure. Si on les instruit bien, on ne les cultive plus. Ce qui me tourmente, ce n’est point cette misère, dans laquelle, après tout, on s’installe aussi bien que dans la paresse. Des générations d’Orientaux vivent dans la crasse et s’y plaisent. Ce qui me tourmente, les soupes populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné. Seul l’Esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme.

Père Sébastien.

Participer au « Grand Débat ».

A l’heure où plusieurs de nos paroisses, services et mouvements ont pris l’initiative de rencontres autour de la crise dite « des gilets jaunes », et alors que commence le « grand débat », il me semble important d’inciter les baptisés à se rendre disponible à ce débat, et de soutenir ceux qui s’engagent en leur proposant quelques repères. C’est le sens du message que l’archevêque et moi-même nous vous proposons. Merci de diffuser, où d’interpréter à votre guise suivant les lieux et circonstances.

                                         Chrétiens dans le grand débat : pour servir le dialogue.

Parce que tout baptisé est appelé à servir le monde dans lequel il vit, nous ne pouvons que soutenir ceux qui souhaitent s’investir dans le « grand débat », et dans toute initiative visant à favoriser le dialogue au sein de notre société.
Pour ce dialogue, nous pouvons nous appuyer sur la pensée sociale de l’Eglise telle qu’elle s’est développée et enrichie dans sa longue histoire. Celle-ci nous donne quelques repères pour avancer. Parmi ceux-ci :
Le bien commun. C’est-à-dire le bien « de nous tous ». Parce nous croyons à la Fraternité, nous devons aider nos contemporains à rechercher ce bien commun qui n’est pas la simple somme des intéréts particuliers.
La destination universelle des biens comme « premier principe de tout I’ordre éthico-social » (Jean-Paul ll). Nous sommes convaincus que toute richesse est un don de Dieu et qu’elle doit d’abord servir le développement de chaque être humain.
Le respect de la création. Le pape François nous appelle à une « conversion écologique » basée sur la sobriété (encyclique « Laudato si »)
Le respect de la personne humaine de sa conception jusqu’à sa mort.
La subsidiarité. C’est-à-dire cette idée que tout être humain a besoin d’un tissu de relations (famille, associations, syndicats, assemblées locales..), fous ces corps intermédiaires, que I’Etat doit respecter et promouvoir.
Sur la base de l’Evangile, bien d’autres aspecfs doivent être pris en compte (la Justice, l’accueil de l’étranger, Ie droit au travail…). Mais, dans ce grand débat olt subsistent bien des tensions, n’oublions pas de servir par la prière, d’être porteurs d’Espérance et de mettre en valeur taut ce qui construit la Paix.

Lundi 28 janvier 201 I
Guillaume Houdan
Diacre, chargé de mission auprès du monde politique et des élus

 

Une Église en crise. 

Journal paroissial d’avril 2019 de Neufchâtel-Aumale (édito du père Savarin).

Ce n’est pas la première fois que l’Église traverse une période trouble. Que ce soit en matière de foi (lutte contre les hérésies), d’organisation (rappelons qu’à une lointaine époque, il y eut trois papes en même temps !), le pouvoir (les Borgia…), etc., le navire Église a déjà encaissé des grosses vagues. Certaines ont provoqué des séismes internes, d’autres des schismes (les Réformes protestantes), mais aussi des réponses magnifiques (le Concile de Trente, le Concile Vatican II, demandes de pardon…). La lame qui déferle sur nous en ce moment fait visiblement partie de ces grosses vagues qui menacent d’engloutir l’embarcation. En effet, elle touche l’Église dans sa hiérarchie, dans certaines de ses institutions, et dans sa crédibilité.

Si l’affaire Pican avait été prise comme un cas particulier et isolé, elle s’est révélée en fait comme Ie début de l’ouverture de la boîte de Pandore. Tous les pays sont touchés, à tous les niveaux de la hiérarchie : laïcs, prêtres, évêques, cardinaux… des hommes ont abusé de leur pouvoir spirituel, affectif, charismatique pour commettre des actes inadmissibles en particulier sur des enfants. Où I’on découvre avec stupeur et honte qu’un certain nombre de fondateurs de communautés nouvelles avaient une double vie, voire même qu ils ont pu être protégés par leur aura ou la naïveté de certains prélats. Comment, après ce grand déballage qui semble interminable, faire valoir une parole pour notre monde sans qu’immédiatement l’on nous demande de faire le ménage devant notre porte avant que nous puissions dire quoi que ce soit. Les anticléricaux se confortent dans ces faits, des chrétiens doutent, des serviteurs de Dieu sont troublés. Si ce phénomène de la pédophilie n’est pas exclusivement ecclésial (il existe dans le domaine du sport, de l’école, et malheureusement de la famille…), il n’est pas admissible d’essayer de détourner l’attention en faisant valoir qu’il n’y a pas que chez nous que ça se passe et que chez les autres c’est peut-être même pire. Non, ces faits sont intolérables et il convient de les éclaircir, d’en discerner les fondements et de prendre nos responsabilités ; ce que l’Église a commencé à faire.

Mais cette situation éprouvante doit aussi être considérée comme une chance. D’abord, elle nous rappelle que l’Église est une communauté de pécheurs qui cherchent à vivre le pardon de Dieu. Et vivre le pardon de Dieu, ce n’est pas une formule magique qui effacerait le mal fait ; c’est avoir le « coeur déchiré » par ses actes fautifs (Ps 50) et accepter d’en assumer les conséquences, y compris devant la justice de ce monde quand cela est nécessaire. Ensuite, elle révèle que des abus aussi nombreux traduisent une faille dans le discernement humain et dans l’attribution de responsabilités importantes, d’autant plus qu’elles engagent la personne sur un plan spirituel. Les séminaires ont commencé à prendre à bras le corps la question ; ils doivent poursuivre. De même, les responsables ecclésiaux doivent être vigilants et s’entourer de personnes capables de discerner avec eux les missions que l’on peut confier à des chrétiens, en fonction de leurs charismes : par exemple, un prêtre surchargé peut chercher à compenser sa charge dans l’exercice du pouvoir (cléricalisme), ou dans des déviances perverses. Enfin, elle nous renvoie à notre boussole : si I’Église s’est égarée dans les arcanes du pouvoir, de l’administratif et de la compromission, elle doit garder les yeux rivés sur le Christ. En cette période de brouillard, l’Esprit nous commande de nous concentrer sur l’essentiel : la connaissance du Christ Jésus, l’écoute de sa parole mais elle ne doit en aucune manière nous faire oublier que le Christ est avec nous, dans la barque. Raison suffisante pour y rester avec lui et tenir bon.

Abbé Sébastien Savarin.

Monkey for nothing

Lorsque je suis arrivé au Havre comme stagiaire, j’ai trouvé logement dans un bâtiment qui se voulait foyer étudiant et qui s’appelait « Résidence G ». C’était un ancien immeuble de logements SNCF. Cela explique sans doute un peu qu’elle était située entre la quatre voies et la gare de triage. Idéal : le jour, on avait droit aux voitures et la nuit aux trains. Et quand, par chance, le vent était à l’est, nous bénéficiions des senteurs de H2S de la raffinerie toute proche (pour les ignares qui n’ont jamais fait de chimie, les vapeurs de H2S répandent une agréable odeur d’œuf pourri). Il y avait effectivement quelques étudiants, du moins la première année où j’y ai logé. L’année suivante vit l’arrivée de jeunes travailleurs (ou non) dont le foyer au centre ville avait fermé pour suite de travaux. Les étudiants ne restèrent pas et laissèrent donc la place libre à :
– Bart : un ardennais bigleux, artiste par moment, fou à d’autres (ce qui revient souvent au même), surtout lorsqu’il s’était imbibé de substances plus ou moins légales ;
– Fred-le-marin : un marin breton, un peu toxico, avec néanmoins un côté très attachant ;
– Piège-à-loup : ainsi surnommée parce qu’elle se maquillait de telle sorte que son tube de rouge à lèvres devait y passer à chaque fois… ce qui lui donnait l’apparence de quelqu’un qui aurait embrassé ledit piège ;
– Clochette : son porte-clef muni d’un grelot signalait son passage longtemps à l’avance, sauf la nuit où on entendait encore le grelot tinter, mais dans sa chambre, accompagné de grincements (ou non) éloquents.
– Et quelques autres spécimens encore, tout aussi pittoresques, sur lesquels pourtant je passerai-…
Inutile de vous dire que mon statut d’ingénieur jeune et accommodant, qui acceptait volontiers de parler avec eux, me conférait un certain prestige : ma voiture ne fut ni brûlée, ni volée.

Ce soir là, je rentrai dans ma chambre, un espace minuscule mais suffisant pour qui s’accommode du minimum, travaillai un peu et me mis au lit avec un bon bouquin avant d’éteindre vers 23h30. Il faut vous dire également qu’à cette époque je pratiquais un art martial, appelé Kendo, qui consiste à pousser de grands hurlements avant d’essayer d’atteindre la tête ou les mains ou encore le buste de l’adversaire avec un sabre en bambou. Pour les exercices plus codifiés, nous avions un sabre de bois appelé « boken ». Ma confiance en la solidité de ma porte était telle que mon boken était toujours à la tête de mon lit. J’éteignis donc la lumière vers 23h30 avant de sombrer dans un sommeil lourd et réparateur. Je me réveille en sursaut. Des hurlements. Forts et aigus. Je regarde mon radio-réveil : 00h30. Les hurlements ont l’air régulier. Je pense aussitôt : une fille qui a ‘un problème’. Je me lève, attrape mon boken. Mon coeur bat à toute allure. Les hurlements continuent, ils sont tout proche, dans le couloir ou en face. Je suis près de ma porte. Qu’est-ce que je fais ? J’y vais ? J’y vais pas ? J’ai peine à me calmer après la brutalité de mon réveil. Ma main hésite ? J’empoigne fermement mon boken. Mon coeur veut sortir de ma cage thoracique. J’inspire, j’expire et construit mon plan à toute allure (e suis ingénieur, ne pas l’oublier) : premièrement repérer la piaule où ça se passe ; deuxièmement ouvrir la porte ; si impossible, la défoncer (même solidité que la mienne, pas de problème) ; troisièmement kiai (le cri du kendoka) et foncer sur l’adversaire ; quatrièmement, on avisera. Je compte dans ma tête pendant que ma main saisit la poignée. 3,2, 1, zéro. Go, à l’assaut ! Ma main abat violemment la poignée, tire la porte et je me précipite dans le couloir sabre au clair… devant moi, il y a Bart et Fred avec un vieux parapluie qu’ils avaient transformé en « araignée ». Ils étaient dans le couloir, visiblement un peu éméchés, fortement courbés et se déplaçant par bonds. Ce que j’avais pris pour des hurlements de fille agressée étaient en fait le cri des chimpanzés qu’ils essayaient d’imiter en se lançant « l’araignée » d’un bout à l’autre du couloir. C’est là que je me suis aperçu que j’étais en djellaba, un sabre en bois à la main en face de deux évadés de l’asile psychiatrique. J’ai pensé alors que je ferais très bien le troisième…
Père Sébastien