Le mystère des croix de pierre

La région de Haute-Normandie compte quelques 2500 croix et calvaires. Les recenser est fort difficile en raison de leur dispersion. Ce patrimoine, très intéressant, mérite néanmoins d’être entretenu et mis en valeur si nous ne voulons pas le voir disparaître.

Quelques unes de ces croix ont une origine inconnue sur laquelle on ne peut émettre que des hypothèses ou des affirmations approximatives.

Toutes ces croix ont cependant une signification bien précise et souvent s’y rapportent légendes et croyances populaires. Il n’existe toutefois aucun document pouvant expliquer leur origine. On peut cependant les classer en plusieurs catégories : croix de chemins, de menhirs, de limite, de villages, de cimetières, de ponts, de carrefour, etc…

Parmi toutes ces croix, ce sont celles taillées dans la pierre qui intriguent nombre de chercheurs et d’auteurs. Ces anciennes croix monolithes sont assurément très anciennes et d’aucunes ont été certainement retaillées et transformées au Moyen-âge pour les christianiser en leur donnant la forme d’une croix latine.

Pour comprendre l’évolution de ces petits monuments locaux, il faut remonter fort loin dans le temps, bien souvent aux origines du christianisme en occident.

A l’époque gallo-romaine, existaient deux croyances imbriquées et complémentaires : le culte « officiel » et le culte « naturaliste » fondé sur de petites divinités locales.

Le culte officiel était la religion d’état romaine avec sa pléiade de dieux plus ou moins confondus avec les anciens dieux gaulois ou celtes. Parallèlement à cette religion « officielle », existait, surtout en milieu rural, les cultes « naturalistes » s’adressant à des divinités locales fondées à partir du milieu naturel : eaux, pierres, végétaux, avec lesquels les habitants vivaient en symbiose et en harmonie.

Après l’effondrement du culte « officiel » gréco-romain avec l’édit de Milan de 313 de Constantin le Grand et la fin de l’empire romain d’occident en 475, le christianisme put prendre son essor en milieu urbain. Il en fut tout autrement dans les campagnes ou les populations rurales réservèrent aux missionnaires un accueil franchement mauvais, voir très hostile. Ceux-ci, pour supprimer les cultes superstitieux se rattachant aux aspects concrets de la nature, n’eurent comme ressource que de s’attaquer à ceux-ci en les brûlant, les détruisant ou encore en les enfouissant. Toutefois, une méthode moins brutale et plus subtile obtint de meilleurs résultats : elle consistait tout simplement à s’approprier les « pierres sacrées » en les christianisant selon divers procédés :

– Transfert de la pierre dans un lieu béni ou sanctifié (mur d’une église, cimetière…) ;

– Transformation de la pierre par l’adjonction de signes religieux chrétiens notamment des croix ou des niches ;

– Enfin, en retaillant la pierre pour lui donner la forme d’une croix latine.

« Obélix » étant breton, il existait peu de menhirs et de dolmens en pays normand. Toutefois un certain nombre de ces monuments mégalithiques (menhirs ou « prétendus menhirs ») ont été recensés en Haute-Normandie, à savoir neuf en Seine-Maritime et douze dans l’Eure (cf. Léon Coutil – écrits du début du 20ème siècle).

S’agissant des anciennes croix latines de la Seine-Maritime, il en existeraient 17 ayant pour origine des pierres sacrées possibles et 13 croix anciennes d’origine inconnue (cf. Gérard-A. Furon : le mystère des anciennes croix latines en Haute-Normandie).

Six de ces croix sont implantées dans notre canton, à Londinières (1), Fresnoy-Folny (1), Wanchy-Capval (4) et Clais (1).

Londinières : on trouve cette croix de pierre, aux bras courts, taillée grossièrement, dans le cimetière communal près de la croix monumentale.

Fresnoy-Folny : cette croix, sur laquelle on ne dispose d’aucun élément, est située devant l’église communale, dans un petit espace-musée, sur lequel sont disposés deux croix de chemin, une cloche et une croix de Malte en tuf (non répertoriée parmi les six croix précitées).

Wanchy-Capval : cette commune possède quatre croix monolithiques, probablement d’anciens menhirs réutilisés, à l’époque gallo-romaine, comme bornes militaires. Cette hypothèse est suggérée par leur érection, pour deux d’entre elles, à des carrefours distant d’un mille romain l’un de l’autre (1 mille romain = 1481.50 mètres). Il s’agit de la croix de Capval (située au carrefour du chemin de Beaumont et de la D 115) et de celle de Fumechon implantée au carrefour à l’entrée de ce hameau. La troisième se trouve sur le côté gauche de l’église au-dessus du monument aux morts et a été « importée », semble-t-il, du hameau de Capval. La dernière, une croix de Malte en tuf, se situe dans le cimetière communal. Elle est de style archaïque mais annonce déjà des évolutions ultérieures.

Clais : ce calvaire, le plus intéressant de tous, est le plus grand rencontré dans la région. Il est certainement taillé dans un menhir comme semble l’attester ses bras très courts et la tête élargie au sommet résultant de sa forme originelle. Il se situe au hameau d’Hambures où la municipalité l’a disposé à proximité immédiate d’une ancienne chapelle (« moinerie ») transformée, ainsi que la grange « dîmière », en bâtiments agricoles. Ce monument orne la page de couverture du tome cinq de « promenade géographique et touristique en pays de Bray » de M. Coffin et L. Gaudefroy. Dans sa forme actuelle, cette croix pourrait datée d’environ 1400 ans… M.B.

Différentes croix en pierre