Chargé de prendre soin

La question de la reprise des messes fait débat dans l’Eglise, dans la communauté et aussi dans nos familles. Cela est normal et comme nous l’avons fait sur d’autres sujets (les gilets jaunes, les élections ou la bioéthique) nous pouvons en discuter sereinement entre frères et soeurs.

Je vous livre ici l’opinion qu’un prêtre du diocèse de Versailles a écrite pour sa famille. L’une d’entre vous me l’a transmise et il m’a autorisé à la partager. Comme curé, chargé de « prendre soin », je me retrouve personnellement dans ses propos.

P. Philippe Maheut

OPINION

« Je lis d’un coup tout le débat qui anime la famille …et l’Eglise de France…
Le débat n’est pas évident du tout…

Selon moi, l’Eglise est dans son rôle de redire aux pouvoirs publics combien le rassemblement de la communauté pour la messe et les sacrements  est essentiel pour nous baptisés et donne à bien de croyants la force pour mener leur existence et servir généreusement leurs frères. Je signe des  deux mains cette réaffirmation de notre besoin de nous rassembler en nos églises.

Mais selon moi, il est essentiel pour l’Eglise de reconnaître qu’elle n’est pas experte en virus et pandémies. Ainsi après avoir redit combien la messe était importante pour nous, il faut laisser aux politiques, éclairés par les experts de la santé (ce que je ne suis pas…), le soin de nous dire ce qu’il convient pour des rassemblements, ce qui est prématuré et la marche à suivre.
Nous avons un devoir d’exemplarité, si nous ne voulons pas perdre le peu de crédibilité qui nous reste. Je ne souhaite absolument pas être responsable d’un « Mulhouse 2 »
Je crois aussi qu’il faut être vigilant à ne pas prendre la posture de la victime. Nous sommes tous au même tarif de la triste restriction : la société civile dans sa liberté de se mouvoir et de se rassembler ; les juifs pour la grande fête de Pessah ; les musulmans aujourd’hui…
Il n’y a pas selon moi d’attaque anticléricale : chacun essaye de faire le mieux possible pour le bien commun et éviter une contamination massive, qui serait ingérable en soins intensifs.

Je suis curé d’une ville. « Curé », cela veut dire « prendre soin ».
Il s’agit donc pour moi de prendre soin de la vitalité spirituelle de chacun (nous avons fait de notre mieux depuis le début du confinement avec des petits messages-homélie, des vidéos amateurs ; en donnant quand cela était urgent les sacrements de l’Eglise) ; prendre soin du moral des uns et des autres (les paroisses ont tenté d’organiser le soutien aux isolés, déprimés et précaires…) Mais comme curé, je me dois, simplement mais sûrement, de prendre soin de leur santé physique. C’est primordial.
Nos communautés, reconnaissons-le, sont composées souvent de personnes agées, donc plus à risque. J’ai une responsabilité toute particulière envers eux.
Nous avons fêté en visio le WE dernier les 60 ans de mariage d’un super couple de la paroisse. Je voudrais fêter leurs 61 ans de mariage l’an prochain…

En conclusion, vous l’aurez compris, ma position est celle de la responsabilité pour ne pas exposer inutilement ceux dont j’ai la charge. Nous pouvons bien attendre un mois de plus en rivalisant de charité et de foi pour que chacun depuis chez soi puisse continuer à vivre de l’espérance de Pâques.

Chronique de confinement à Trappes :
– le chef de service des urgences de l’hôpital est mort du covid avant hier.
– aucun problème pour le ramadan et le confinement sur la ville  : un pauvre jeune de 30 ans de la communauté musulmane est mort il y a quelques jours du Covid et aujourd’hui les voisins et amis musulmans, effondrés, jouent massivement le jeu du confinement, dans la tristesse de ne pas pouvoir se regrouper.
–Nous soutenons le père Lucien, prêtre de 47 ans hospitalisé à l’hôpital de Trappes avec le covid, à l’état plus qu’hasardeux, Intubé – desintubé –intubé …

Inventons, inventons…
Inventons encore quelques temps comment vivre notre foi reliés à la communauté… et pourtant à distance les uns des autres (merci le Jour du seigneur et KTO, même si bien sûr ce n’est pas l’extase…)
Inventons comment soutenir les fragiles, les aînés et les isolés. Ce sera le sceau de notre cohérence de foi.
Inventons les moyens de nous entraider alors que la crise économique s’annonce très dure et pour bientôt.

La grâce de Dieu se donne au travers des sacrements, mais par combien d’autres moyens encore aimait dire Saint-Thomas d’Aquin. Comme chrétien, je crois que Dieu nous donnera cette grâce dans le contexte si singulier où nous sommes pour que notre charité se fasse inventif.

Bonne nuit à tous, je vous embrasse… à distance, en attendant la joie des retrouvailles familiales et communautaires ! »

Père Etienne Guillet, curé de Trappes, diocèse de Versailles