Messe chrismale – 2 avril

CHRISMALE-15-034--_J-F-ymage134-d9435Comme Jésus à la synagogue de Nazareth, ici, ce matin, chacun de nous peut dire : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle (annoncer l’Evangile de Dieu) ». Egaux en droit et en dignité, nous sommes tous, en effet, baptisés dans un unique Esprit qu’aucune frontière ne peut enfermer. Un message d’espérance et de joie en cette année où nous souhaitons témoigner qu’une plus grande fraternité entre tous est possible.

C’est l’Esprit du Seigneur qui nous propose de naître de Dieu. Il n’y a pas d’âge pour faire de sa vie une jeunesse. Les catéchumènes, 56 adultes des paroisses et de la Mission ouvrière, 49 jeunes et enfants qui seront baptisés à Pâques, en sont la preuve.

C’est l’Esprit du Seigneur qui nous demande d’accorder librement notre volonté à la volonté de Dieu et de faire notre son projet. Servir ses frères en humanité est un projet de vie. Les nombreuses manifestations de fraternité prises cette année à votre initiative, n’ont d’autre ambition que de modifier notre manière de penser et de vivre ensemble. Nous pouvons y ajouter l’attention renouvelée aux familles quelles que soient leurs situations suscitée par la préparation du prochain Synode des Evêques. Et je vous invite à prendre connaissance avec attention et à diffuser largement le Message de Pâques de la Commission diocésaine de la Solidarité : elle y dit son émerveillement devant ce dont ses membres sont témoins quotidiennement et ce qu’ils perçoivent des attentes de ceux qu’ils côtoient.

C’est l’Esprit du Seigneur qui nous provoque à la communion afin de rendre possible la paix, un bien si précieux qu’on ne cesse de se battre pour l’obtenir au lieu d’ouvrir son cœur et celui des nations pour le recevoir. Comment ne pas se réjouir de voir s’intensifier et s’institutionnaliser les relations entre les diverses confessions religieuses à Rouen unies par ces convictions que Dieu veut le bien de notre commune humanité et que son nom ne saurait être invoqué pour justifier un appel à la violence, des attitudes de stigmatisation et des mesures de discrimination. En nous conviant à vivre prochainement une Année Sainte de la Miséricorde, le pape François nous indique le chemin à emprunter : il commence pour chacun et pour chacune de nos Eglises par une « conversion spirituelle »

Notre Eglise se veut « fière de son Seigneur et heureuse dans sa mission » (Projet pastoral du diocèse de Rouen, 2005).

Alors pour citer le pape François : Ne nous laissons pas aller à « la psychologie de la tombe, qui transforme peu à peu les chrétiens en momies de musée. Déçus par la réalité, par l’Eglise ou par eux-mêmes, ils vivent la tentation constante de s’attacher à une tristesse douceâtre, sans espérance. […] Appelés à éclairer et à communiquer la vie, ils se laissent finalement séduire par des choses qui engendrent seulement obscurité et lassitude intérieure, et qui affaiblissent le dynamisme apostolique. Pour tout cela je me permets d’insister : ne nous laissons pas voler la joie de l’évangélisation (La joie de l’Evangile, 83). Jésus, le Fils de Dieu, semblable à nous pour que nous devenions des fils avec lui, est le frère aîné d’une multitude de frères et de sœurs.

« La fraternité chrétienne n’est pas un idéal humain, mais une réalité créée par Dieu en Christ, à laquelle il nous est permis d’avoir part » rappelait dernièrement le Père Yves Richou aux prêtres du diocèse réunis aux Essarts (Dietrich Bonhoeffer, De la vie communautaire).

Pour servir l’annonce de ce don et sa réception, diacres, prêtres et évêque, nous sommes ordonnés.

S’établir dans cette fraternité n’est pas gagné d’avance. Certes le baptême nous fait entrer dans une vie nouvelle mais la grâce coexiste avec nos faiblesses et nos résistances

Aussi nous faut-il veiller à nous effacer devant Dieu. A l’inverse du geste magique qui est un geste de pouvoir, de maîtrise du sacré et d’emprise sur les esprits, les sacrements que nous célébrons sont toujours au service d’un autre, suppose une dé-maitrise de soi-même devant une action de Dieu qui, tout en nous étant assurée, nous échappe fondamentalement, nous reste cachée et mystérieuse. C’est d’ailleurs ainsi que l’Eglise prend conscience son identité profonde : elle se reçoit de Dieu comme sacrement de Jésus-Christ pour le monde.

La célébration que nous vivons, en réunissant des chrétiens de tous âges et de diverses origines, nous dit que l’homme sauvé par le Christ est membre d’un corps qui le nourrit, lui donne croissance et lui fait porter des fruits. Aussi nous faut-il veiller à ce que ce service ne s’accommode pas d’un exercice solitaire du pouvoir. Tous les ministères dans l’Eglise ont une dimension collégiale. C’est ensemble, en collège épiscopal, en presbyterium, en fraternité diaconale que nous les exerçons. Cette collégialité n’est pas d’abord exigée par le souci d’une plus grande efficacité mais pour se rappeler que Dieu est bien l’origine de toute mission : personne ne peut en décider seul les contours en fonction de ses désirs ou de ses centres d’intérêt ni l’assumer seul dans sa totalité.

Nous ne sommes pas les fondés de pouvoir d’un président absent, les propriétaires d’une communauté que nous gèrerions à notre guise, les maîtres de la moisson. Nous en sommes les serviteurs. C’est ce qui donne sens à notre vie et à notre ministère. C’est ce qui nous vaut d’être appelés ses amis par Jésus, source d’une joie profonde. Pour servir le projet de Dieu, il faut souvent beaucoup agir (trop parfois) ; il faut surtout être soi-même en se recevant du Christ : c’est ce que nous recherchons en nous configurant à lui. Alors au-delà des luttes d’influence, des rivalités personnelles, des attentes de reconnaissance, devons-nous rencontrer les autres et vivre avec eux comme le Christ souhaite qu’ils soient et vivent. Attention et proximité sont nécessaires pour écouter et admirer « ce que les autres ont fait avant ou ce qu’ils font après sur le lieu de mission où l’on arrive ou que l’on a quitté » nous rappelait aussi le Père Yves Richou.

Ainsi est-il essentiel que nos rapports mutuels au sein du presbyterium allient amitié fraternelle, partage spirituel et soutien pastoral même si doivent être en même temps préservés respect mutuel et délicatesse.

Chaque prêtre est responsable de la vie du presbyterium. Aussi je me réjouis sincèrement des initiatives prises par les uns et les autres et dans certains doyennés pour que grandisse et soit plus visible notre fraternité sacerdotale. Elles sont pour une part le baromètre de la santé et de la sainteté de notre Eglise diocésaine.

Malgré nos limites et nos tâtonnements comment ne serions-nous pas remplis de joie, de reconnaissance et d’espérance en voyant ainsi l’œuvre du Seigneur se poursuivre à travers notre ministère ?

Que dans ce « monde splendide et dramatique » mais tant aimé de Dieu, l’Evangile soit notre boussole et le Christ plus que jamais notre guide. Amen.

Jean-Charles Descubes – archevêque de Rouen – 2 avril 2015 – Cathédrale Notre Dame de Rouen